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Dimanche 13 juin 2004


Delmark Brunch

Voici donc le dernier jour qui débute, déjà. La formule usée jusqu'à la moelle et archi rabattue est pourtant de circonstance : " comme le temps passe vite ! ". Avant un départ à contre-cœur, la journée s'annonce riche et ce dès le matin. Enfin s'approche un événement que nous attendons depuis notre arrivée. Cette fois-ci, nous ne prendrons pas le petit-déjeuner comme les jours précédents dans le petit supermarché du coin, mais dans le magasin de Bob Koester, car c'est le Delmark Brunch !
Pour ceux qui ne savent pas de quoi on parle, un bref développement s'impose. Un matin par an, Bob Koester, le fameux fondateur du label Delmark, invite des artistes produits par la maison faire une courte prestation. Et cerise sur le gâteau, un petit déjeuner est proposé sur place.
Une perspective de ce genre motive sans difficulté un non matinal quasi comateux et nous nous présentons au magasin Delmark assez tôt. Il y a déjà du monde, et des beignets de toutes sortes. Du café et du jus de fruits sont disposés sur des tables, au beau milieu d'affiches et de raretés prodigieuses. Je vous avais parlé de ce magasin dans un précédent numéro, à l'occasion de la visite effectuée lors du premier jour de ce périple. Mais là, un vieil homme barbu passe devant nous, entre deux rayons de disques. Bob Koester en personne, tout émoustillé, assiste à la mise en place de la petite salle de concert de l'arrière boutique. Il s'agit de dégager un minimum d'espace et de mettre en place des chaises pour le public. Sont attendus Jimmy Burns, Willie Kent, le Tail Dragger, Michael Coleman, Zora Young, Bonnie Lee, et peut-être Byther Smith. Nous retrouvons là l'ami anglais sur lequel nous n'arrêtions pas de tomber, ce qui constitue une nouvelle occasion de se chambrer un peu…donc de rire. Puis le concert débute.
Les différentes apparitions sont toutes excellentes dans ce cadre. Les dimensions restreintes des lieux imposent un public peu nombreux auquel viennent se mélanger les musiciens. Et pas les moindres, puisque à côté de spectateurs discutent et se marrent Bonnie Lee et Zora Young. La bonne humeur qui se dégage de l'endroit devient presque palpable. Les artistes se régalent, peut-être parce qu'ils se retrouvent un peu en famille. Michael Coleman se pointe avec une t-shirt fluo pétard de toutes les couleurs et des lunettes noires singulières à montures de paillettes. Après avoir magnifiquement interprété deux titres, il offre son vêtement délirant à Bob Koster... qui n'hésite pas à l'enfiler. Jimmy Burns nous gratifie de son extraordinaire Leaving Here Walking, Zora Young et Bonnie Lee se déchaînent, Tail Dragger et Little Arthur Duncan sont du même niveau. Willie Kent, vêtu d'une superbe chemise jaune, reste simplement dans le public à se délecter et Byther Smith ne se montre toujours pas. Le mini concert se termine par des applaudissements adressés à Bob Koester à la demande des artistes. Ce dernier affiche un large sourire et lance des plaisanteries à ceux qui l'entourent. Nous décidons de rester encore quelques instant à flâner dans les rayons. Une chaîne de la télévision dépêchée sur place pour l'occasion interviewe quelques invités " de marque ", notamment Jimmy Burns dont le regard pétillant balaie de haut en bas la jeune journaliste canon qui lui tend le micro. Mais surveillé plus qu'efficacement par sa femme venue l'accompagner, il se tient à carreau. On resterait des heures en compagnie de tous ces musiciens et de Bob Koester, dans ce lieu si chargé en histoire, débordant de bonne humeur et qui, en 2004, tient de l'irréel. Et puis les pâtisseries exquises s'étalent à profusion devant des yeux comblés. C'est pas négligeable non plus !
Une fois sortis du magasin la tête emplie de formidables instants, de ces affiches dédicacées et de la guitare à neuf cordes de Big Joe Williams exposée en vitrine, il ne nous reste plus qu'à se rendre sur les lieux du festival qui démarre comme tous les jours à midi. Sauf que les douze coups ont sonné il y a déjà belle lurette, et que comme tous les jours, la richesse de la programmation oblige à faire des choix parfois difficiles. À ne plus savoir où donner de la tête. Non, non, je ne vais pas me plaindre !

Dernière journée du festival

Alors que nous marchons, Jocelyn fait signe vers un bonhomme qui marche à quatre ou cinq mètres devant nous : " Tu as vu qui est là ? ". Je regarde le type, mais franchement, je ne vois pas qui ça peut êt…eh ! mais c'est Billy Boy Arnold ! L'auteur de I Wish You Would droit devant ! Billy fait étonnamment jeune. N'oublions pas qu'il a pris ses premières leçons auprès John Lee " Sonny Boy " Williamson, premier du nom qui s'est fait dessouder en 1948 à coups de pique à glace. Nous le reverrons ce soir, puisqu'il doit se produire sur la grande scène.
Une belle brochette officie sur la scène Gibson au même moment : Deitra Farr, Les Getrex et Ardella Williams accompagnées, en autres, par James Wheeler et Billy Flynn. Plusieurs musiciens tournent et se relaient tout au long du spectacle. Dans la foule, sur le côté gauche de la scène, j'aperçois une fois de plus Bob Stroger. C'est pas possible, ce mec a le don d'ubiquité. Je m'approche et lui glisse à l'oreille que je composerai une chanson rien que pour lui : Bob's Everywhere. Il éclate de rire, mais a peine a-t-il le temps de se retourner que Deitra Farr l'appelle au micro et le fait applaudir en temps que " légende vivante du Chicago blues ". Parfois, les compliments les plus pompeux trouvent une irréfutable justification. Bob sourit, passe les barrières de protection et monte sur les planches. La photo est toute trouvée : Bob, Deitra, James Wheeler et Billy Flynn se tiennent debout côte à côte.
Jocelyn est content, il vient de croiser deux connaissances hexagonales qui débarquent tout juste dans la Windy City et qu'il attendait : l'harmoniciste Charles Pasi et le guitariste Antoine Holler. Les présentations se font dans un cadre qui aurait pu être pire.
À seize heures se produisent simultanément Kenny Neal en compagnie de Billy Branch et T-Model Ford. J'opte pour T-Model Ford que je n'ai encore jamais vu sur scène et dont les enregistrements confinent souvent au chef-d'œuvre, en particulier l'album Bad Man. Il est simplement accompagné d'un batteur dont je n'ai pas percuté le nom. La musique de T-Model Ford est souvent associée à un courant du Delta blues " moderne " auquel on rattache d'autres grands noms comme Junior Kimbrough, R. L. Burnside, Lonnie Pitchford, Asie Payton, Jessie Mae Hemphill...  T-Model Ford imprime une rythmique lancinante qui hypnotise de nombreuses minutes. Il ne cesse de sourire et de se dandiner, heureux de jouer devant un public de plus en plus chaud. Il s'agit sûrement là de l'une des meilleures prestations auxquelles nous avons assisté ! Malheureusement, et c'est bien là le seul petit regret, T-Model Ford chante peu. Peut-être faut-il y voir ce que l'on nomme pudiquement, et avec une pointe de politiquement correct il faut bien le dire, " le poids des ans ". Sa prestation est donc largement instrumentale. Tout content d'avoir mis ces instants en boîte, je finis par me rendre compte, dégoûté, que j'ai oublié de déverrouiller le petit enregistreur. Le disque n'a pas tourné, la tête d'enregistrement n'a pas enregistré et votre serviteur n'a pas assuré. Pendant ce temps, mes amis Jocelyn et Bernard sont déjà partis assister à la fin du concert de Kenny Neal et Billy Branch qui a lieu en même temps. Lorsque je les rejoins, le duo vient tout juste de terminer et quitte la scène. Il s'en fallait de peu pour en voir un bout.
La grande scène, la Petrillo Music Shell, ouvre à dix-sept heures. Il est donc temps de songer à s'en approcher. Ce soir, la grande vedette est Billy Boy Arnold accompagné par James Wheeler et le James Wheeler's Blues Band. Billy Boy entre dans la lumière...  une guitare en bandoulière. Le concert de Billy Boy est bon, mais pas transcendant. Pour tout dire, nous sommes un brin déçus et restons sur notre faim. Le niveau monte largement lorsqu'il se décide à lâcher cette satanée six cordes pour empoigner son vrai instrument, l'harmonica. Tout roule, mais ça ne veut toujours pas décoller comme ça le devrait. On pardonne volontiers l'immense artiste qu'est Billy ainsi que ses accompagnateurs. Après tout, ils ont écrit l'Histoire, tout un pan du blues de Chicago d'après-guerre. La soirée se poursuit, notamment avec Michael Burks venu en Europe quelques mois auparavant. Son style moderne tranche sérieusement avec le groupe de Billy Boy et de James Wheeler. Nous ne traînons pas car, pour cette dernière soirée à Chicago, Jocelyn a prévu un petit tour dans le fameux club qui nous avait tant enchantés, le Lee's Unleaded Blues. Les deux musiciens français Charles Pasi et Antoine Holler nous accompagneront. Ce sera pour eux une belle occasion de découvrir un club authentique loin du vacarme touristique et commercial du centre-ville.

New Orleans Beau au Lee's Unleaded

Après un casse-croûte rapide et un brin de toilette à l'hôtel, nous grimpons dans la voiture qui s'enfonce dans le South Side. Après des kilomètres à travers le ghetto, jusqu'à la soixante-quatorzième rue, Jocelyn gare la voiture devant le petit établissement du 7401 S Chicago Avenue. Ce soir se produit New Orleans Beau, un chanteur réputé et éclectique dont le répertoire, principalement soul/funk va du blues au R'n'B moderne en passant par des ballades sentimentales. Cette fois-ci, le videur demande des passeports pour justifier nos âges. À l'intérieur, l'ambiance survoltée trahit la présence d'une population bien plus jeune que la dernière fois, deux jours plus tôt, lorsque Johnny Drummer se produisait.
New Orleans Beau est accompagné d'un guitariste, d'un clavier, d'un bassiste à six cordes et d'un batteur. Il est vêtu d'un polo orange vif et se lance d'un coup. La musique est ultra-technique, bourrée de mises en places stupéfiantes. Les musiciens jouent des pêches simplement en suivant les mouvements de New Orleans Beau, d'où des plans syncopés proprement hallucinants. La superbe voix chaude de Beau lui permet d'enchaîner de vrais blues sur des rythmiques binaires souvent funky et des chansons sentimentales purement soul. Un tel déluge d'énergie et de maîtrise assomme. Le public, particulièrement féminin, apprécie énormément le spectacle et le fait savoir. Lors de la pause, Charles, Antoine et moi-même sortons prendre l'air.
Une bande de copains s'esclaffe sur le trottoir. L'un des types s'est amené avec une moto, et ses copains marrent. Visiblement intrigués de voir trois étrangers discuter sur ce trottoir, ils engagent la conversation. Tout le monde rit un bon coup et nous discutons un peu. Se retrouver à minuit en plein ghetto du South Side de Chicago à discuter avec un groupe d'amis du coin, dont un motard au style biker, est une situation plutôt cocasse. Tiens, ce paragraphe est très court.
Alors que nous retournons dans le club, New Orleans Beau annonce à la foule que trois musiciens français qui jouent du blues sont dans la salle. Tandis que Charles sort ses harmos, et qu'Antoine se met en place, je m'installe derrière les fûts. Quelqu'un lance : " un shuffle  ". Ce shuffle-là n'est pas du tout comme les autres. Il s'agit de jouer ce qui pour nous n'est qu'une importation culturelle devant son " public d'origine " et dans un établissement qui a accueilli du beau monde, y compris Muddy Waters et Hound Dog Taylor dans les années soixante-dix qui plus est. " Fred Below, ne t'éloigne pas ! ". Le second morceau est un blues lent. Après des applaudissements mérités (NdM)*, les accompagnateurs de New Orleans Beau regagnent leurs places et repartent pour la deuxième partie. Tout se termine vers trois heures du matin. L'ambiance est extraordinaire, et une serveuse nous donne le programme des jours à venir. Après des échanges avec quelques personnes dont New Orleans Beau et son orchestre, il faut se résigner à partir. Jocelyn rappelle qu'il va nous falloir dormir, car demain... demain... demain c'est fini ! Là vient de s'achever devant vos yeux emplis de larmes le tout dernier jour à Chicago. Dans quelques courtes heures l'avion quittera le sol américain. Ça n'a l'air de rien, pourtant ce retour à la maison est tellement frustrant.
Durant ces quelques jours passés à Chicago, la seule et unique préoccupation a consisté à visiter des lieux si importants dans l'histoire du blues, à rencontrer certains de ses acteurs, y compris ceux qui nous ont quittés et qui reposent désormais en paix. L'occasion m'a enfin été donnée d'écouter cette musique dans des clubs où seul son public d'origine se rend encore. Oui, le blues est toujours vivant dans le ghetto et n'attire pas seulement les gens d'un certain âge. Pour toutes ces raisons, on se promet de revenir dès que possible...  Ça n'a l'air de rien non plus, mais ce n'est pas si évident... non plus.


Romain Pelofi


* NdM (note de moi)


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