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Samedi 12 juin 2004

Hum ? Qué ? Coin ? Quand est-ce qu'on comprendra qu'il faut me laisser dormir le matin ? Et cette lumière ... et ce blues qui tourne dans la tête ... "we had a good time tonight" ... Ça ressemble bien à un concert de Johnny Drummer dans un club comme le Lee's Unleaded Blues ou je ne m'y connais pas. On dirait bien un rêve interrompu par le réveil. Et puis, il y a deux formes qui s'agitent. C'est Bernard et Jocelyn, dehors, par la fenêtre, les gratte-ciel du centre-ville pointent vers un ciel bleu. Alors, cette musique, cette ambiance, ce n'était pas un rêve, c'était bel et bien la soirée que nous venons de passer. Comme toujours, Bernard est fin prêt, douché pendant que nous dormions encore. Le petit-déjeuner se fera comme hier dans le petit supermarché. Mais cette fois, je prendrais de la crème dans le chocolat juste pour essayer !!! Finalement, les commandes passées, elles seront avalées dans la chambre d'hôtel.

Alors, qu'avons-nous aujourd'hui ? Pas mal de trucs que je ne connais pas, mais surtout, et avant tout, Pinetop Perkins à quinze heures quarante cinq ! Là, voilà qui motive pour le petit quart d'heure de marche nécessaire pour rejoindre le site du festival. Ça commence fort bien puisque l'ouverture à midi est faite par Johnnie Mae Dunson.

Johnnie Mae Dunson

Si les blueswomen a avoir atteint une renommée internationale se comptent sur les doigts d'une main, Johnnie Mae Dunson, pourtant largement ignorée, a suivi un parcours d'autant plus qu'il n'est pas loin de proprement vertigineux. Sa carrière de musicienne a débuté dès les années cinquante où elle a accompagné beaucoup monde ... derrière des fûts, notamment Jimmy Reed pour qui elle avait écrit quelques chansons. Car son véritable instrument est bel et bien la batterie. La plus vieille photo d'elle que je connais prise à l'époque est celle que l'on trouve dans cette pure merveille de bouquin qu'est Voyage au pays du blues de Jacques Demêtre et Marcel Chauvard. Je n'en finirai décidément jamais ni de le feuilleter, ni de le recommander.
Ici, Johnnie Mae a bien vieillie, clouée dans un fauteuil roulant. Coiffée d'un grand chapeau, maquillée et vêtue d'une manière assez extravagante, elle chante, désormais, simplement accompagnée de la guitare de sôn fils Jimi "Prime Time" Smith.

Alvin Youngblood Hart

La suite du programme, bien que plus moderne, ne s'éloigne pas tant que ça de cet esprit, puisque Alvin Youngblood Hart prend le relais, simplement accompagné d'une guitare acoustique. II se pointe couvert d'un t-shirt orange fluo estampillé WWOZ, la fameuse radio de La Nouvelle-Orléans. Au passage, elle fonctionne au bénévolat et propose des émissions consacrées au blues, bien entendu. Allez faire un tour sur www.wwoz.org/ et consultez la grille des programmes en tenant compte du décalage horaire de sept heures. Heu ... revenons à Alvin, son t-shirt, sa guitare et ses lunettes noires, voilà ce que j'avais oublié. Le niveau artistique d'Alvin peut être très bon, et aujourd'hui, il l'est. C'est dépouillé, terrien, et l'hommage aux musiciens d'avant-guerre est bien entendu un point central. Visuellement, il se passe moins de choses.

Chainsaw DuPont

Vient le tour de Chainsaw DuPont. Des coups d'oeil rapides et répétés à la montre permettent de mesurer le temps qui nous sépare da la prestation de Pinetop Perkins. Celui-là, il m'obsède : cette fois-ci, il n'est pas question de le rater. Parce que je ne sais pas si je vous l'ai déjà dit, mais je n'ai encore jamais eu l'occasion de le voir. L'année précédente, il devait bien accompagner Snooky Pryor à Cognac, mais avait finalement annulé sa tournée. Ah, la nouvelle était alors mal passée. Non, décidément, aujourd'hui, Pinetop ne m'échappera pas !
Mais pour l'instant, revenons plutôt à Chainsaw DuPont. Originaire du Mississippi où il a vu le jour en 1956, il a commencé à se produire très tôt sous le pseudonyme de Whip Jr et l'influence de Junior Wells. Comme la plupart des artistes se produisant sur cette scène, la juke joint, Chainsaw est en acoustique et séduit rapidement un auditoire qui l'applaudit énormément. Chemise blanche, chapeau et lunettes noires, il joue un blues classique, fortement teinté de delta. Chainsaw, que je découvre à peine, est véritablement excellent, aussi doué au chant qu'à la guitare. Sa prestation terminée, de nombreux spectateurs viennent le voir et le féliciter, ce qui est amplement mérité. Son impresario me remet une carte sur laquelle figurent diverses informations, comme son site officiel : www.chainsawdupont.com.

Ray "Killer" Allison

La scène Front Porch où se produit Ray "Killer" Allison nous attire. Car je me demande s'il s'agit du Ray Allison que nous connaissons, le batteur. Sur le chemin menant à la scène sur laquelle il se produit, je l'imagine chantant derrière sa batterie. Ce qui n'est pas si courant. Et pan, une surprise en pleine poire : oui, c'est bien le Ray Allison qui est sur scène, mais en plus, d'avoir maigri, il est à la guitare ! Je ne savais pas qu'il se produisait aussi ainsi.
Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, "Killer" Allison fut le dernier batteur de Muddy Waters et a joué avec à peu près tout le monde. Je me souviens de son sourire joignant les deux oreilles alors qu'il jouait des shuffles ahurissants grâce à une main gauche stupéfiante. La dernière fois que je l'avais vu, il accompagnait Buddy Guy lors d'une tournée européenne en 1999. Mais aujourd'hui, il se produit donc en tant que chanteur guitariste, instrument qu'il pratique et maîtrise depuis de nombreuses années. Et, il est un très bon chanteur. Malheureusement, après avoir manqué le début, je me contente des dernières minutes de ce concert essentiellement constitué de classiques de Chicago. À la fin, Ray descend de scène ... et vend de la main à la main ses propres galettes. Une fois encore, nous assistons à ce qui n'est que l'une des manifestations les plus spectaculaires de la détresse financière dans laquelle baignent ces musiciens, qui, pour certains, sont pourtant des légendes en Europe.

C'est pas tout, mais il est tout de même quatorze heures quinze et dix huit secondes, et Pinetop Perkins devrait se montrer dans un tout petit peu plus d'une heure. En attendant, le programme est rassurant sur un point, on ne peut que difficilement s'ennuyer. Donc, allons faire un petit tour du côté de la scène Gibson où se produisent l'harmoniciste Cyrus Hayes et la chanteuse Lady Lee, revenons à la Front Porch qui propose le pianiste chanteur Aaron Moore. Ce dernier est toujours en forme, très à l'aise sur les boogies. Son fameux album "Boot'em Up" constitue à ce sujet une preuve absolument irréfutable et pleine de feeling. Sous son chapeau de paille, son visage irradie de bonheur, le sourire ineffaçable. Je pars ensuite faire un petit tour, juste pour voir ce qu'on peut entendre. Non, je veux dire ... enfin, vous avez compris.
M moins dix ! Oui, dans dix minutes, Pinetop devrait mettre les pieds sur le sol de la Front Porch. Visiblement, je ne suis pas le seul à attendre ce moment-là, la pelouse est recouverte (de gens !).

Pinetop Perkins

Une foule dense est assise, couchée ou debout sur l'herbe. Tout le monde veut voir Pinetop et son équipe. Beaucoup de spectateurs arborent des t-shirts de différents festivals, notamment celui du King Biscuit Time d'Helena, dans l'Arkansas. Faudra que je me le fasse un jour, celui-là aussi !
Soudain, un tonnerre d'applaudissements, de sifflets et de cris s'élève au-dessus du parc. Les "Pinetop !" fusent. Je lève les yeux ... il se tient là, à quelque mètres. Enfin, je le tiens ! Il s'agit de ne même plus cligner des yeux pour ne rien perdre, tant pis s'ils piquent. Le sieur Pinetop Perkins a une classe fantastique. Royalement habillé, avec son air coquin irrésistible, il fait complètement craquer la foule. D'ailleurs, ses gros plans constituent sans doute les meilleurs clichés de Jocelyn Richez pour cette édition 2004. Qu'est-ce qu'il peut-être photogénique !
II est rejoint par l'omniprésent Bob Stroger, l'immense bassiste, lui aussi sapé comme un prince, chapeau, broche dorée et couleurs pétardes je ne sais pas si ça se dit. Puis se pointe le batteur incontournable pour accompagner cette génération, Willie "Big Eyes" Smith. La guitare est tenue par un jeune Blanc à l'air timide dont le nom me reviendra sûrement un jour, j'en suis tout désolé pour lui. Tout se monde commence à se régler et à faire la balance. De temps en temps, Pinetop fait un signe au public ou pianote quelques notes, ce qui a pour effet immédiat de déclencher des applaudissements ou des cris d'approbation. Avec tous ces musiciens-là la foulant, la scène prend une valeur inestimable. J'en découperais bien un bout ! Bob Stroger et " Big Eyes " Smith s'échangent des sourires complices. Depuis combien d'années se croisent-ils dans les clubs et sur scène ? Combien de tournées ont-ils effectuées en tant que section rythmique parfaite de vedettes de Chicago ?
Toujours est-il que les gens commencent sérieusement à s'impatienter et le font savoir. Les premiers sifflets retentissent, l'attente semble s'éterniser. Soudain, l'orchestre se lance dans une intro énergique qui impose le silence : l'inusable Chicken Shack ! Cet instrumental, popularisé par Little Walter aura ouvert bien des concerts de Muddy Waters alors que Pinetop en était le pianiste attitré. Détail amusant, il récite le texte parlé du Chicken Shack Boogie d'Amos Milburn ! La musique tourne du tonnerre, la section rythmique décidément imbattable. Ils ont tous le sourire aux lèvres, comme nous. À cet instant, l'image se brouille et en laisse apparaître une autre, en noir et blanc. Oui, je commence à voir distinctement la photo qui mon cerveau est en train de reconstruire. La fameuse photographie de 1941 représentant l'équipe de l'émission de radio King Biscuit Time sur la station de radio KFFA. La petite radio émettait, et émet toujours, depuis Helena, dans l'Arkansas. KFFA arrosait une grande partie du delta lorsque Sonny Boy Williamson s'y fit engager. II obtint un quart d'heure d'antenne chaque dimanche pour y jouer sa musique et annoncer ses engagements, le tout parrainé par la marque de farine King Biscuit. Les témoignages d'époque rapportent que les travailleurs des champs rentraient écouter ce quart d'heure de blues, musique jusque là absente des ondes et pourtant si populaire. Sonny Boy avait ainsi atteint une notoriété telle que les ventes de King Biscuit s'envolaient. On alla jusqu'à placer sa photo sur les sacs de farine. Ses accompagnateurs d'alors s'appelaient Robert Jr Lockwood, Joe Wilkins, Peck Curtis ... ou bien encore Pinetop Perkins. Oui, cette fameuse photo, ce merveilleux instant immortalisé où l'on voit Pinetop, dans la coin gauche vient de là. II sourit de son piano, une journée comme une autre dans cet Arkansas des années quarante. Difficile d'admettre que c'est le même à quelques mètres, soixante-trois ans plus tard. Puis quelqu'un me sort du rêve. Des membres du public se remettent à siffler et à gueuler. Les quelques personnes encore debout les dérangent et de plus en plus de gens hurlent "hey, sit down !". Le deuxième morceau débute. Le piano se lance tout seul dans un boogie avant d'être rejoint par l'orchestre dans des exclamations d'admiration du public. C'est Down In Mississippi, chanson qu'il a enregistrée dans l'album Back On Top. La voix de Pinetop est clairement affaiblie. II est fatigué et les cris des uns et des autres le couvrent ... heureusement, tout finit par se calmer, enfin les gens se taisent. Un shuffle lent et lourd monte sur une grille de huit mesures que l'on connaît plus que bien : Pinetop se lance dans "How Long Blues", l'une des chansons les plus célèbres du blues, chef-d'oeuvre du grand aîné pianiste, Leroy Carr. La prestation est excellente malgré la voix difficilement audible du vieux musicien.
Le concert à peine terminé, je me lance à l'assaut du vieux bluesman, histoire de le voir de près, et, si possible, de lui parler. Je me tiens tout près, la scène est ahurissante. Un type, peut-être son impresario, empêche quiconque de s'approcher du pianiste.
Pinetop passe derrière une barrière de protection puis s'assoie. "L'impresario" supposé ne perd pas le Nord et propose de vendre des disques qu'il fait passer à Pinetop de l'autre côté de la barrière pour qu'il les signe ! Je cède et m'offre un des derniers album de Perkins "Back on Top". Dans la précipitation, je déchire malencontreusement le livret que je comptais faire passer au vieux pianiste pour un autographe. Comme rien n'est grave, le petit livret abîmé aboutit finalement dans les mains de Pinetop qui s'applique à le signer. Je ressors tout étourdi d'avoir enfin pu voir et rencontrer le grand, l'unique, le seul, le vrai Pinetop Perkins en chair et en os. Dommage qu'il n'ait été possible de lui parler.

Nous partons alors "butiner" quelques concerts comme ceux de Alvin Youngblood Hart qui revient le temps de quelques morceaux et de Vance Kelly avant de retourner à la Front Parch où doit repasser Chainsaw DuPont. Tout à l'heure, nous l'avons vu sous un jour assez "traditionaliste" et acoustique, maintenant, l'artiste va apparaître sous un jour très différent. II se présente avec des lunettes noires et un micro "d'hélicoptère" juste devant la bouche. II tient une Flying V, clin d'oeil absolument pas voilé à Albert King dont il reprend des titres. C'est plutôt bon mais dans une veine franchement plus rock. Oui, je sais, je suis un puriste ... gnagnagna.

Enfin, la grande scène, la Petrillo, propose une soirée axée sur la soul avec, notamment, la présence d'Otis Clay. Nous décidons de plutôt rentrer à l'hôtel. Ayant appris que Son Seals se produit ce soir dans un club du South Side, je propose une virée dans la boîte en question. Jocelyn répond que les dernières apparitions de Son Seals s'étant révélées décevantes, il penche pour le Fitzgerald, où se produit l'une de ses connaissances, Candye Kane. Ce sera notre unique escapade musicale "hors blues". Et, je ne sais pas encore à ce moment là que Son Seals n'en a plus que pour quelques mois. Je ne le verrai, donc jamais ...

Candye Kane au Fitzgerald

Alors que la voiture traverse de nombreux quartiers avant de quitter Chicago, le disque tout frais de Pinetop Perkins, Back on Top, tourne dans l'autoradio, diffusant une magnifique version du boogie de tout à l'heure, Down in Mississippi. Le disque dans son ensemble est tellement bon que je regrette d'apprendre que nous approchons et qu'il va falloir l'arrêter. Oui, nous avons bien quitté Chicago puisque le club en question, le Fitzgerald est situé dans une petite commune située en périphérie, Berwyn.
Nous pénétrons dans un immense restaurant équipé d'un gigantesque comptoir et d'une grande scène. Celui qui est peut-être le patron des lieux nous confirme la venue de Candye ce soir. Le public, composé d'habitués est entièrement blanc. L'ambiance n'a strictement rien à voir avec les clubs de blues du ghetto. Cependant, la programmation affichée pour les jours à venir promet quelques bluesmen dont ... Pinetop Perkins, décidément à l'honneur aujourd'hui. Un jeune homme que Jocelyn nous présente comme étant le fils et batteur de Candye vient nous rejoindre et mange avec nous. La table d'à côté est compte deux femmes et un homme en chemise à l'embonpoint impressionnant. Ils ont des têtes de "collègues" de bureau et je les soupçonne de travailler dans le coin. Vous voyez ce que je veux dire, hein ? En tout cas, des gens forts sympathiques avec lesquels j'échange deux mots. Candye arrive, finalement, et reconnaissant Jocelyn, vient nous saluer, de façon ... hum, ostentatoire, pour reprendre un terme à la mode. Candye est comme sur les photos ... euh ... avec une énorme ... personnalité. Y a de la place !
Le concert, en deux sets, installe une bonne humeur devant un public joueur et participatif. Les paroles, excellentes, détaillent avant tout les rapports entre hommes et femmes avec un humour dévastateur qui ne manque pas de faire réagir énergiquement la partie féminine de l'assistance. La musique swingue à fond, mélange de pas mal de choses dont beaucoup de blues, surtout West Coast. Si Candye chante merveilleusement bien, son immense sens de la scène transcende sa prestation Bref, c'est un superbe moment, qui se clôture avec Candye remplaçant son pianiste ... avec sa poitrine ! Et le plus drôle, c'est qu'elle joue mieux ainsi que certains avec leurs deux mains. Beaucoup femmes de l'assistance se précipitent sur Candye pour discuter avec celle qui les a fait marrer et les a ému durant toute le soirée, à tel point que nous pouvons à peine lui dire "au revoir".
À peine remontés dans la voiture nous nous régalons à nouveau du disque de Pinetop qui nous y avait attendus, bloqué sur la plage où nous l'avions interrompu. L'automobile repart vers Chicago, en direction de l'hôtel où des lits bien mérités nous tendent les bras. II est bien tôt, ce matin. Nous sommes déjà dimanche 13, notre dernier jour va passer bien vite.


Romain Pelofi


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