Accueil Chicago Blues Festival Delmark brunch Soirées en clubs Compte rendu du voyage  
  5 et 6 juin | 7 juin | 8 juin | 9 juin | 10 juin | 11 juin | 12 juin | 13 juin |


vendredi 11 juin 2004

Voilà encore un réveil difficile, mais ô combien motivant. Nous nous préparons pour notre deuxième jour de festival de Chicago ! Rien de tel pour commencer la journée qu'une bonne nouvelle, par exemple concernant la météo. Tout semble bien parti pour remplir cette condition sine qua non à une journée réussie. Ne manquerait plus qu'une autre bonne nouvelle ... je ne sais pas moi, tenez, par exemple, que l'appareil photo numérique de Jocelyn se soit remis de son choc hydraulique de la veille et fonctionne à nouveau.
Ah, c'était ça le flash qui m'a réveillé ? Il marche, il s'est séché ? Mais, tout ça est excellent, c'est décidé, on se lève ! Heu, hum, attendez, si j'ai vu un flash, c'est qu'on a pris une photo de moi au saut du lit ... Non, celle-là, vous ne la verrez pas !
Ce matin, nous décidons de ne pas prendre notre habituel petit-déjeuner, mais d'aller chercher des croissants à la supérette située à deux pas de l'hôtel. Un Starbucks se trouve à l'entrée du magasin, et propose une multitude de boissons chaudes, des gobelets de toutes tailles ... Considérant la présence de croissants et le mariage des saveurs obéissant à certains principes, nous optons finalement pour du chocolat. Et ne voilà-t-il pas que la femme nous demande si on ne veut pas qu'elle y ajoute de la crème - un genre de crème Chantilly ! Après un refus, nous allons nous installer pour manger et préparer rapidement la journée. Pour moi, cela va être l'un des moments les plus forts, car je vais enfin rencontrer ceux pour qui je suis en grande partie venu, ceux que je pensais ne jamais pouvoir voir ne serait ce qu'une fois en chair et en os, car né trop tard. II s'agit, bien entendu, de Robert Jr Lockwood, Honeyboy Edwards et Homesick James, tous réunis !!!
Pour tout dire, je n'arrive même pas à réaliser. Le mieux à faire est de retourner dans la chambre pour se préparer. Pff ... je commence à regretter de ne pas avoir essayé la crème dans le chocolat. Après tout, ça ne doit pas être si mauvais ...

Erwin Elfer

Jocelyn, Bernard et bibi débarquent sur les lieux du festival à l'heure officielle d'ouverture, midi. Alors que nous approchons de la scène Juke Joint, le son d'un piano boogie-woogie résonne. Un type à l'air coquin qui me fait penser à Montand est en pleine prestation. II s'agit du pianiste Erwin Elfer qui, casquette vissée et chemise rouge, semble s'amuser en reprenant des blues/boogies et pièces d'inspiration néo-orléanaise. II termine son concert sur la reprise d'un chef-d'oeuvre ahurissant de Pete Johnson, le génial Dive Bomber Boogie. Le plus impressionnant réside dans la fidélité de son interprétation : il respecte à la note près le morceau original qui se joue pourtant à un tempo très élevé. Cette approche "classique" du boogie-woogie peut rebuter certains, pourtant l'hommage est superbe. Les gens ont d'ailleurs du mal à se retenir de bouger. Le concert ne dure qu'une petite demi-heure, le temps d'attendre, sur la même scène, les deux artistes acoustiques suivants, Vasti et Keisan Jackson.

Vasti et Keisan Jackson

Vasti, guitariste et chanteur né à McComb dans le Mississippi en 1959, est un musicien peu connu mais au talent immense. II est ici accompagné par son fils, le très bon pianiste Keisan qui n'a que dix-sept ans et qui promet. Ils sont tous les deux remarquablement habillés, très élégants et s'expriment dans un style qui vogue entre tradition et modernité, en grande partie articulé autour de courants d'avant guerre plaqués de rythmiques orientées "Chicago", notamment avec l'interprétation de shuffles dynamisés grâce aux basses marchantes jouées par la main gauche intense de Keisan. Un concert qui, personnellement, m'a beaucoup marqué. Le public se régale et compte parmi ses rangs un illustre personnage qui se fait aborder par tout le monde, Lonnie Brooks.
II attend son tour, puisqu'il est censé prendre le relais sur cette même scène, en compagnie de ses fils. Décidément, aujourd'hui, nous allons passer pas mal de temps à la Juke Joint.

Brooks family version acoustique

La prestation de Lonnie entouré de ses deux fils, Ronnie Baker Brooks et Wayne Baker Brooks est un sommet. La musique qu'ils proposent est uniquement composée de classiques et est axée sur un Chicago blues électrique d'après-guerre tel qu'il se pratiquait sur la regrettée Maxwell Street.
Les deux descendants sont assis de part et d'autre du paternel. Ils tiennent la rythmique, généralement des basses marchantes à la Jimmy Reed, tandis que le père chante et prend les chorus. Visuellement, l'ensemble est amusant car les trois jambes gauches marquent les temps dans un mouvement similaire. Chacun des fils interprète également un morceau en vedette. Je les connaissais moins que papa Lonnie, mais ils valent le coup d'oreille, ne serait-ce que pour leurs grandes qualités vocales. Le public apprécie tellement que Lonnie se lève et quitte la scène hilare, en dansant. Dans le public, sur le côté droit, un type se tient debout avec un iguane sur une épaule. L'animal, comme beaucoup de reptiles, reste immobile, mais se casse la gueule parterre de temps en temps, sous les yeux étonnés de la foule. Cette pauvre bête a dû passer un bien mauvais moment sur ce lieu pourtant si festif.

Le concert des Brooks se termine à deux heures et demie, ce qui laisse une trentaine de minutes de battement pour aller manger un morceau avant l'apparition des trois anciens, Honeyboy, Lockwood et Homesick. Rien que d'y penser, je ne tiens pas en place. Tant de temps passé à imaginer cet instant comme un rêve dont la seule réalité serait l'écrasante improbabilité. Et ils sont tous réunis ! Sans compter que s'ils sont censés jouer dans quelques instants, ils doivent forcément déjà être géographiquement à seulement quelques mètres de nous. C'est m-a-t-h-é-m-a-t-i-q-u-e. Vous vous rendez compte ? II faut quand même manger, et nous trouvons une place à l'ombre où nous retombons sur Jean Luc Vabres et certains de ses amis. Alors que nous retournons nous asseoir pour se remplir l'estomac, Jocelyn lance : "Tu as vu ? C'est Robert Lockwood !". Cette phrase surréaliste me fait tourner la tête dans tous les sens.
Où ça ? Où ça ?
Là, devant !
... mais où, là où ????
Là-bas, il s'éloigne.
Pourtant, je connais très bien la tête à Lockwood, bien que ne l'ayant encore jamais vu de près. C'est que j'ai tellement scruté ses photos, surtout une prise dans le delta et dans les années quarante en compagnie de Sonny Boy Williamson II. Tout d'un coup, un vieil homme noir habillé très chic et couvert d'une casquette entre dans mon champ de vision, presque accidentellement. II tourne légèrement la tête sur sa droite pour discuter avec le type qui l'accompagne, sans doute son agent. Sûr, c'est bien lui, avec ses yeux si reconnaissables et cette barbe qu'il arbore depuis des années. Après une courte hésitation, je me lance et arrive à sa hauteur. À moins d'un mètre, je le contemple en train de discuter avec son accompagnateur. Robert Jr Lockwood, le beau-fils de Robert Johnson juste là ! Les vadrouilles avec son beau-père puis Sonny Boy II, tout son parcours, son rôle chez Chess, derrière ce même Sonny Boy ou Little Walter ... Et il marche maintenant, en juin 2004 à travers une foule qui ne le (re)connait pas. Le plus impressionnant est le lien direct qu'il tisse entre l'histoire qu'il charrie ... et moi-même. Un peu comme si cet homme avait connu tous ces grands musiciens, et puis moi, Romain Pélofi. Comme si j'allais devoir me tailler une place et coexister dans sa mémoire auprès de Muddy et les autres. Ça peut paraître d'une prétention inouïe mais c'est bien ce que je ressens à cet instant précis. Arrivé derrière lui, je tape sur son épaule gauche, et il se retourne, les yeux mi-clos, mais le regard perçant. Je sens que je fonds, et, d'une voix étouffée, je ne sais plus quoi dire. " Robert, ça fait tellement de temps que je voulais vous voir. Vous ne saurez jamais ce que vous représentez pour moi. Merci pour tout. " C'est alors qu'il me tend la main, sourit et dit simplement : "Merci. Alors, à tout à l'heure."
Le bluesman reprend sa marche et sa discussion avec le bonhomme. Et moi, je reste là, planté, complètement éberlué. Un peu comme Obélix devant Falbala. Si seulement Jocelyn avait été là avec sa boite à photos ! Une fois mes amis retrouvés, et cette histoire racontée, un coup d'oeil sur la montre révèle qu'il est pratiquement trois heures, donc le moment de retrouver le sieur Lockwood sur scène en compagnie de ses copains.

Honeyboy Edwards, Homesick James, Robert Jr Lockwood, Jerry Ricks

Le spectacle a lieu à la scène Front Porch, devant une foule assez compacte. Les t-shirts trahissent la présence de nombreux amateurs de blues dans l'assistance. Le concert des trois anciens est un événement qui a drainé du monde. Des gens crient "Honeyboy !".
Ils sont là tous les trois, chacun assis sur une chaise une guitare dans les mains. Honeyboy est à notre gauche. Ses traits durs et taillés, son regard si tranchant en font presque une statue. Sans bouger et sans parler, son charisme surprend. II ne sourit pas et semble fâché. Au milieu, Robert Jr Lockwood, impeccablement sapé et très élégamment cravaté, tient une magnifique Gibson bleue. À droite, Homesick James attend, lui aussi merveilleusement habillé. II porte un grand chapeau, une belle cravate et de grosses lunettes de vue aux verres teintés. Comparé aux anciennes photos, notamment celles de Jacques Demêtre aux côtés d'Elmore James en 1959, il est celui qui a le plus changé physiquement.
Tous les trois sont soutenus par un quatrième guitariste, l'excellent Jerry Ricks. Ce dernier fournit un précieux soutien, tout en discrétion, sobre, plein de bon goût et de respect pour ses précieux aînés. Ce concert, qui fait exploser l'applaudimètre, n'a pas qu'un but musical. II s'agit profiter au maximum de la présence de personnages qui sont les derniers représentants d'une génération pratiquement éteinte. Rappelons que Honeyboy Edwards et Robert Lockwood ont tous les deux vu le jour en 1915. Quant à Homesick, il serait né entre 1910 et 1914 ... certains avançant comme possibilité 1905 ! Avec tant d'années dans les pattes, il ne faut bien sûr pas s'attendre à des prouesses musicales ou scéniques. Chacun interprète un morceau, puis tous en jouent un dernier ensemble. Ils ont vieilli, les voix ont perdu de la puissance, de l'assurance, les doigts de leur vélocité et de leur dextérité. Mais l'émotion qui se dégage de leurs personnes, la force et la beauté de leur musique imposent un grand silence et des frissons. Honeyboy s'exprime en acoustique dans son style très "Delta" où planent les ombres de Robert Johnson, Big Joe Williams et Muddy Waters, ses trois plus grosses influences. Même si son chant n'est plus ce que ses anciens enregistrements rappellent, il reste un musicien immense. Robert Lockwood a lui aussi réveillé Johnson, dont il fut le seul véritable élève. Comme toujours, il met en avant son style si personnel au phrasé mélangeant ruralité et phrasés jazzy plus complexes, et chante ses vers d'une voix chaude. Enfin, Homesick est le plus diminué. En 2003 à Cognac, son ami Snooky Pryor m'avait dit qu'il venait d'être frappé d'une attaque. Voilà sans doute, en plus du poids des ans, ce qui explique son jeu malhabile et imprécis au bottleneck, alors même qu'il était un maître de cette technique. Mais il fut quand même bon, de sa seule présence Outre réaliser l'un de mes rêves les plus chers, nous avons assisté à un véritable événement historique court en durée, mais d'une intensité stupéfiante.
Alors que les bluesmen quittent la scène, la foule crie "Honeyboy ! Robert ! Homesick !". Je fais le tour et passe derrière. Le dispositif de sécurité est impressionnant et empêche la foule de trop s'approcher des trois chanteurs. Fatigué, Homesick s'en va, tandis que Robert de prépare : visiblement en forme, il a encore une autre prestation de prévue sur la scène Juke Joint dans une heure et demi ! Mais Honeyboy va discuter avec quelques personnes du public. Je m'approche et sors mon bouquin, celui de son autobiographie. Honeyboy est tout près, et son visage sculpté n'en ressort que mieux. II est impressionnant, et dégage un charisme décidément troublant. Faut-il y voir un phénomène psychologique ? Toujours est-il qu'il me semble presque sentir son odeur ! Je lui glisse deux mots, lui tends l'ouvrage, et il le signe. Hé hé, un autographe de Honeyboy dans son autobiographie, ce n'est pas une bonne idée, ça ? Vous y aurez pensé, vous ? Original, non ? Heu... En tout cas, au bout de quelques minutes, Honeyboy monte sur un petit véhicule genre "voiturette pour terrains de golf" et disparaît à l'horizon, bien encadré par les membres du personnel de sécurité. En revanche, je ne vois pas Homesick. L'encadrement l'aura très certainement mis à l'écart, probablement sous l'une des tentes montées derrière la scène. Le plus difficile consiste maintenant à admettre que les dernières minutes vécues ont bien été réelles. L'autographe recueilli sur le bouquin aura en partie ce rôle. À chaque passage devant, même des années plus tard, il restera le témoin d'une rencontre et du passage de l'épiderme de Honeyboy sur la fragile couche de cellulose.

Sur la scène, le relais est alors pris par le chanteur harmoniciste Dusty Brown et Billy Flynn. J'en ai un bon souvenir, mais ce fut bien court, car il faut maintenant retourner à la Juke Joint où Robert Jr Lockwood vient pour sa seconde prestation de la journée.

Robert Jr Lockwood

Cette fois ci, il sera accompagné d'un bassiste électrique dont j'ai totalement oublié le nom, honte à moi !
Robert monte donc sur scène, la même guitare que tout à l'heure dans les mains, mais cette fois-ci, il est tête nue. Dans une ambiance chaleureuse où fusent les encouragements et les "Robert !" émanant de la foule, Lockwood reprend essentiellement le répertoire de son illustre beau-père, Robert Johnson. Le vieil homme est à quelques mètres, seul avec sa guitare et soutenu de manière discrète, efficace et élégante par la basse. L'émotion est à son comble lorsqu'il entame Kind Hearted Woman et Love In Vain. Imaginez le trajet vertigineux traversé par ces chansons, dans l'espace et dans le temps. Elles remontent les décennies, les générations et les continents. Et à cet instant précis, à cet endroit, là, juste là, elles reviennent presque à la source, interprétées par celui qui fut l'un des hommes les plus proches de leur auteur. On dirait que l'assistance perçoit ce phénomène bouleversant, et se fige. Alors que l'un des membres de l'organisation vient signaler à Robert que l'heure limite a été atteinte, la foule se réveille et supplie Robert de ne pas quitter la scène. 11 hésite, regarde les membres de l'encadrement et écarte les bras, dans l'attente d'une réponse. Malgré la fatigue, il laisse bien transparaître son désir de continuer à chanter et à jouer. Devant un public de plus en plus excité, le type fait signe que c'est bon, que Robert peut rester encore un peu. De cette manière, Robert Jr Lockwood a constitué l'un de mes plus précieux souvenirs.
Lorsqu'il termine son concert, il est six heures passé. Justement, c'est à six heures que la scène principale, la Petrillo est censée démarrer ce soir. Le programme est plutôt alléchant, mais j'ai envie de rester sur Lockwood ... tant pis, je suis mes amis.

Le programme, disais-je, propose des intervenants qui ne sont pas franchement des inconnus, puisqu'on y trouve Nora Jean Bruso entourée du Carl Weathersby Blues Band, suivie de C. J. Chenier et de son célèbre Red Hot Louisiana Blues Band. Le tout se termine avec Lonnie Brooks en compagnie de ses deux fils. Vu le concert plus qu'enthousiasmant que ces derniers ont produit dans l'après-midi à la Juke Joint, les éléments semblent réunis pour que l'ensemble se déroule bien.

Nora Jean Bruso et Carl Weathersby

Le concert de Lockwood ayant légèrement empiété sur l'horaire annoncé, et celui de la Petrillo étant à l'heure, le Carl Weathersby Blues Band est déjà à l'oeuvre lorsque nous arrivons sur les lieux. Poussé par la chanteuse Nora Jean Bruso, le spectacle ne manque pas de pêche. II faut dire que Nora Jean n'est pas une novice et fait, à juste titre, de plus en plus parler d'elle.

C. J. Chenier

C. J. Chenier enchaîne, vêtu de rouge, accordéon en bandoulière et orchestre explosif. Nous sommes aux États-Unis, mais pas en Acadiana louisianaise "francophone", donc Clayton Joseph ne chante pratiquement pas en français et ne s'adresse au public qu'en anglais. L'ambiance chauffe et le concert ne connaît pas le moindre temps mort. Alors que l'atmosphère devient de plus en plus festive, des gens se lèvent et commencent à danser ... aussitôt obligés de se rasseoir par des policiers ! Alors que l'on fait venir un orchestre dont la réputation et de faire lever des salles entières, on place des bonhommes charger d'empêcher les gens de bouger. Difficile de comprendre en quoi cette politique se place dans un cadre sécuritaire, mais une véritable paranoïa entretenue du terrorisme est en train de tout grignoter, et ça semble plutôt bien fonctionner.

Brooks family version électrique

Lonnie Brooks et ses deux fils, que nous avons vus tout à l'heure, ont été tellement bons que nous les attendons avec impatience. Autant le dire tout de suite, une grosse déception est à la clef. En effet, accompagnés par un orchestre très moderne, leur prestation tourne très rapidement à un rock bien éloigné du Chicago blues que nous aurions aimé entendre. Mais les disques des fils de Brooks, ainsi que ses dernières productions discographiques auraient dû nous mettre la puce à l'oreille. Parfois, on a beau se persuader, tenter de se convaincre, mais cette fois-ci, nous n'y trouvons pas notre compte. Du coup, et c'est l'une des très rares fois où cela est arrivé, nous décidons de quitter les lieux avant la fin. Moi qui souhaitais tant voir les Brooks, jamais je n'aurais imaginé pouvoir laisser tomber un de leur concert en cours de route. Mais là, nous sommes bien trop déçus. Lonnie est un magnifique musicien, nous aurons certainement d'autres occasions de le revoir dans un contexte plus "Chicago". Le mieux à faire est de regagner la piaule de l'hôtel et de se préparer pour la soirée.

Johnny Drummer and guests au Lee's Unleaded

Figurez-vous que ce soir, Jocelyn nous a concocté une excursion dans un club noir du South Side. Cela nous rappelle bien entendu le 7313 du premier soir. Sauf que là, il s'agit d'un club bien plus célèbre, le Lee's Unleaded Blues où se produit régulièrement Johnny Drummer que nous avons vu hier lors d'un fabuleux concert ! Après un rapide "repas" et une courte préparation, nous prenons la voiture en nous enfonçons dans le South Side.
II commence à faire sombre et les alentours du Lee's Unleaded Blues ne sont guère engageants, ignorés des guides touristiques et évités y compris par les chauffeurs de taxis. Si vous vous en souvenez, nous étions passés devant le deuxième jour. Il va maintenant s'agir d'y rentrer. Ce club a une véritable histoire, et ses murs sont chargés de souvenirs extraordinaires. Si le nom de "Lee's Unleaded Blues" date de 1983, le club est bien plus ancien et était alors baptisé le Queen Bee. Et la programmation habituelle d'alors se composait entre autres ... de Muddy Waters et Hound Dog Taylor ! Vous voyez maintenant ce que cet endroit représente ? Je suis sûr que oui.
À l'entrée, le videur nous accueille avec un grand sourire sans même me demander de prouver mes vingt et un ans. Nous poussons la porte et nous retrouvons dans un endroit tout noir et refait, d'après les souvenirs de mes deux amis. Comme la plupart des clubs noirs, il est assez petit, mais a la particularité d'avoir une forme triangulaire. Le comptoir est immédiatement sur la gauche, la scène en face, et le reste est constitué de tables. Nous sommes, pour l'instant, les seuls étrangers, et le concert ne va pas tarder à démarrer. Johnny Drummer est jovial et son bassiste est bien celui de la veille au festival. Festival qui, d'ici, semble bien loin. En attendant, nous commandons à boire !
Le patron, bien en chair est un ancien flic de la ville, costaud et accueillant. C'est qu'il a une bonne bouille ! En fait, il me fait sérieusement penser à Big Joe Turner. II s'occupe pas mal de nous et nous annonce au micro comme étant des voyageurs ... néerlandais !
Le premier set démarre, et effectivement, s'il n'y a pas foule ce soir, l'ambiance monte tout de même assez rapidement. Johnny joue son répertoire habituel, basé sur un Chicago blues d'après guerre, donc perçu comme étant plutôt "traditionnel", ajoutant parfois une touche franchement plus "soul". Sur les blues lents, les républiques venant de l'auditoire fusent, les rires éclatent, comme dans l'un de ses titres fétiches You Got Trouble, dans lequel il déclare : "Si tu as une femme à ta convenance, alors aime-la. Mais si tu en as plus d'une ... alors, mon frère, t'es pas sorti de l'auberge." Son guitariste, dont j'ai oublié le nom, est en grande forme et n'hésite pas à descendre de scène pour prendre ses solos en plein milieu du club, aussi loin que le lui permet son cordon. Alors que la tension ne cesse ne grimper, divers chanteurs se relaient au micro le temps d'un ou deux morceaux chacun. Ce qui est en train de se dérouler est indescriptible, la sauce devient proprement bouillante. Un concert de blues lors d'une soirée dans un club du ghetto est décidément une expérience que tout amateur devrait pouvoir connaître au moins une fois. Johnny Drummer annonce une courte pause, histoire de se reposer et de consommer. Le patron empoigne alors le micro pour annoncer une série d'événements locaux, en particulier les concerts à venir. Une serveuse vient nous voir et nous tend le programme imprimé des prochaines semaines. Pour se dégourdir un peu les jambes, nous allons jeter un oeil sur le juke-box qui propose une kyrielle de succès de la musique noire américaine dans son ensemble. Un type s'approche, glisse une pièce dans la fente et choisi un blues. Le souvenir est assez flou, il me semble bien que c'est un disque de B.B. King. Le volume est fort, l'ambiance est excellente, mais assez calme. On se sent bien, relax. II n'y a pas à dire, le blues dans son cadre prend une toute autre saveur. Les gens discutent tranquillement lorsque, soudain, le batteur s'approche de moi pour discuter. Nous discutons quelques secondes, et lorsqu'il apprend que je suis moi-aussi batteur de blues, il affiche un grand sourire. II s'appelle Keith Hudson et a joué derrière beaucoup de monde : de Hound Dog Taylor à Otis Rush. Il explique qu'il s'est également mis à la guitare, mais qu'il ne compte pas essayer ce soir. Après m'avoir demandé si je disposais d'une connexion à internet, il me donne son adresse électronique.
J'en suis tout fier, et nous nous promettons de communiquer régulièrement. Une fois rentré à la maison, quelques jours plus tard, je découvrirai que l'adresse qu'il m'a laissée n'est pas valide. Mais pour l'instant, l'heure est au bon Chicago blues et la deuxième partie du concert peut commencer. Hé bien, qu'elle commence !
L'ambiance s'enflamme et les intervenants se multiplient. Car, parmi tous les habitués du club présents, beaucoup sont aussi chanteurs. Un type avec des lunettes et un chapeau se lance dans "It's My Own Fault" de B.B. King. II y met à la fois une grande ferveur et une décontraction déconcertante - trouvez le nom de cette figure de style. Après tout, les gens viennent prendre du bon temps. Une fois sa chanson terminée, il demande à l'orchestre d'enchaîner sur un autre blues lent et se met à chanter ... le même texte, celui de "It's my Own Fault". II s'arrête et lance : "Hum, je viens de la faire." Tout le monde se marre. Puis, d'autres prennent le micro dont une dénommée Holly Maxwell à la poitrine bien en valeur. Ses cheveux décrêpés sont teints en blond et sa peau couverte de paillettes. Jocelyn la reconnaît puisqu'il l'a déjà vue à Paris, au Quai du Blues dont elle est une habituée. Son chant puissant et son physique dont elle joue volontiers font un peu plus monter la sauce. Et elle laisse la place à celui que nous attendions tous, celui dont Jocelyn m'a beaucoup parlé et qui a marqué tous ceux qui l'ont vu en club, Lil' Scotty.
Personnage très particulier qui traverse une période sombre, sa femme ayant été assassinée il y a quelques semaines, Lil' Scotty est vêtu tout de noir, ce qui tranche sévèrement avec sapes vert fluo et ses badges clignotants des photos de l'année précédente. II chante quelques morceaux tout en se déplaçant dans le club, en se frottant contre des filles et en les invitant à imiter ses mouvements, parfois à la limite du pornographique "stoop down baby, and let your daddy see !"
Lil' Scotty termine sur un véritable triomphe. Après lui, tout est embrasé ! II part ensuite vendre des badges anti-Daley ou à l'effigie de Johnny Drummer, qui en est hilare. Daley, tout comme son illustre père qui fut lui aussi maire de la ville, est particulièrement impopulaire chez les noirs. Sa politique de rénovation détruit les quartiers défavorisés et en déplace les habitants. Je vous avais déjà parlé de ce que la municipalité a fait de Maxwell Street.
Pour clore cette soirée, Johnny Drummer reprend les commandes, clôt ce concert comme il l'a fait hier au festival, avec un blues de sa composition "We Had A Good Time Tonight". II fait durer la chanson, jusqu'à ce que tout le monde chante en coeur avec lui. Soudain, le patron saisi un micro et se déplace de client en client de manière à faire chanter tout le monde. Nous n'y coupons, d'autant plus que nous sommes les seuls étrangers. Lorsque le micro arrive devant sa bouche, il suffit de chanter le vers "we had a good time tonight". Nous nous regardons avec Jocelyn, pris d'une grande envie de rire. La même pensée nous traverse: viendra fatalement le tour de Bernard qui, ne comprenant toujours pas l'anglais, risque fort de cracher du yaourt. Alors que le micro approche, nous le faisons répéter ... et il s'en sort plutôt bien ! La chanson poursuit jusqu'à ce qu' une sorte d'ivresse s'empare de tout le monde. Lorsqu'elle se termine, elle se poursuit encore dans la tête de chacun. Nous allons dire deux mots à Johnny et à ses musiciens, notamment pour les féliciter. Johnny, qui n'est jamais venu en Europe, nous annonce qu'il est invité pour le mois de novembre au festival d'Utrecht. Le club se vide, quelques clients restent à siroter un verre, tout est calme, détendu et quitter les lieux devient difficile. Mais il le faut bien, d'autant plus qu'il n'est pas loin de trois heures du matin, et que la journée de demain sera chargée.
Dehors, une fois la porte passée, dans cette nuit, le décor de cette zone du South Side est assez lugubre et rappelle bien au visiteur où il met les pieds. Juste en face, notre voiture nous attend. Ne reste plus qu'à mettre un disque dans l'autoradio et rentrer à l'hôtel. Nous sommes heureux. Cette soirée a été l'une des plus intenses que j'ai connues. Une musique fantastique dans son environnement d'origine et dans une atmosphère survoltée. Et surtout, à une ou deux exceptions soul près, le répertoire a été entièrement blues Autrement dit, le blues, ici, est toujours vivant, et continue de drainer des jeunes. La nuit s'annonce courte mais pleine de beaux rêves !


Romain Pelofi


Cliquez pour visiter la route du blues !