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Jeudi 10 juin 2004

Encore les petites brioches au chocolat du matin devant une télévision présentant des bulletins à la météo incertaine. Peut-être des pluies éparses sur quelques comtés de l'Illinois, des orages pouvant se montrer violents ailleurs. Mais; ce n'est pas le moment de se démonter; aujourd'hui débute le festival !

Le festival se déroule sur Grand Park, un vaste espace vert situé en plein centre ville, entre le Loop et le lac Michigan. À pied, ce n'est pas très loin de l'hôtel, et en quelques minutes nous arrivons sur les lieux. Alors que nous nous apprêtons à nous engager dans une rue débouchant sur le parc, une policière nous demande de faire demi-tour car la rue est fermée. Après un détour, voici les lieux de la grande fête !
Le programme est chargé et plusieurs concerts ont lieu en même temps sur des scènes différentes. En général; chaque scène a une "spécialité". La Juke Joint, toute petite, avec son joli décor un peu naïf, accueille principalement des artistes solistes ou en toute petite formation souvent en acoustique. La Front Porch, face à un public assis ou couché dans l'herbe; présente du blues généralement électrique, mais également de l'acoustique et la Gibson Guitar's Crossroad enchaîne les prestations de musiciens en réunion. Enfin, la Fun Zone Scene est surtout consacrée au blues-rock, et je ne m'en suis jamais approché. Allez savoir pourquoi ? Bref, comme vous le voyez, il y a un choix à faire tourner la tête et chacun y va à sa façon. Jocelyn aime bien butiner de concert en concert et découvrir alors que d'autres, dans mon genre; préfèreront assister à des représentations dans leur intégralité. En revanche; tout le monde est d'accord pour, le soir venu, se retrouver à la Petrillo Music Shell. C'est la scène principale, qui, de 18 heures à 21 heures 30 accueille trois artistes.

David Maxwell

Bref, nous voici à la Juke Joint où joue David Maxwell, l'ancien pianiste de Freddie King. Dave est tout seul au piano et au chant et ne se débrouille pas mal du tout. Car s'il est un formidable pianiste; je ne l'avais jamais entendu chanter. Tiens, comparé à l'époque où il accompagnait le géant texan, dans les années soixante-dix, il a quelque peu changé. II s'est surtout rasé la barbe et changé de fringues; heu remarquez, depuis, il a eu le temps ! Bien sûr, ayant en tête la suite du programme pour la journée, ce concert est perçu comme étant une joyeuse mise en bouche.

D'ailleurs, quand on parle de bouche, à la fin de la prestation de Maxwell, à midi trente, Jocelyn et Bernard décident d'aller régler le problème des tickets. Ah oui, il faut savoir que sur le site du festival, toute restauration, se règle avec des tickets qu'il faut au préalable acheter à un point de vente spécialisé. Et les tickets en question partent très vite : le moindre achat de sandwich ou autre boisson coûte dans les sept tickets. Pour ma part, je décide d'aller voir ailleurs, par exemple sur le stand Gibson qui propose d'essayer des guitares en exposition. De toute façon, nous nous retrouverons bien dans la journée à force de circuler sur le site ... Ceci-dit, je ne pensais pas que notre séparation serait si brève: En effet, en sortant du stand de guitares; je retombe sur mes deux amis; leur demandant s'ils s'étaient occupé des tickets, et comment il fallait s'y prendre. Jocelyn m'amène au point de vente d'où je retire treize (ou quinze ?) tickets.
Alors que nous décidons d'aller jeter une oreille à la musique de Fruteland Jackson qui vient de remplacer Dave Maxwell sur la Juke Joint, nous rencontrons le batteur Kenny Smith, dont le père est un batteur plus que célèbre, Willie "Big Eyes" Smith bien sûr que nous rencontrerons d'ailleurs le soir même ! Absolument adorable, Kenny a hérité de son père ses traits très indiens, yeux bridés et pommettes saillantes, certainement une ascendance Cherokee. Kenny joue surtout avec Mississippi Heat et le Rocking Johnny Band.

A côté de nous se dresse un petit chapiteau blues portant les inscriptions "Best Buy Showcase". Point de relais, de la marque Best Buy; cette zone est en fait un espace d'achat de disques. On y retrouve les oeuvres de la plupart des participants au festival. Ceux-ci y viennent d'ailleurs souvent signer des autographes à l'issue de leurs prestations. Une manne pour Bernard qui traîne avec lut partout son exemplaire de la Grande Encyclopédie Du Blues de Gérard Herzhaft : Comment, je ne vous ai pas encore parlé de la Grande Encyclopédie Du Blues que possède Bernard ? II fallait le dire, vous avez raté un grand truc ! Bien, Bernard Delvoie emmène avec lui son exemplaire de ce précieux bouquin et le fait signer quand il le peut. Le tout est bardé d'autographes dans tout les sens, recouvrant parfois les textes.

Après son tour, un membre de l'équipe du festival monte sur scène, prend le micro et annonce la mort de Ray Charles. La foule laisse s'échapper un cri de stupeur. La coïncidence est troublante et les expressions des visages témoignent de la popularité dont jouissait Brother Ray.

southside blues revue

Mais le spectacle doit continuer et débute alors une "southside blues revue" formidable. Le premier à monter sur scène est l'excellent guitariste chanteur "smiling Bobby", comme son nom l'indique, un gars très souriant mais surtout une découverte majeure. Bobby "too tough" prend la suite, son look est extrêmement spectaculaire mais il est musicalement plus limité que son prédécesseur. Entre ensuite Lacey Gibson, lui aussi auteur d'une belle prestation. Ses traits si particuliers et son omniprésent sourire le rendent physiquement singulier : Comme pas mal de monde, je l'attendais. Bien plus célèbre que ses deux prédécesseurs, son apparition est un événement. D'ailleurs, on m'avait prévenu : "et surtout, ne rate pas Lacey". Étant donné les circonstances, il ne peut s'empêcher d'interpréter une chanson du Genius. Je ne me souviens plus trop, mais je crois que c'est à ce moment que l'on a croisé "notre ami". Je ne sais pas comment il s'appelle, mais il est venu vers nous, reconnaissant Jocelyn et Bernard de leur visite lors de l'édition de l'année précédente.
Enfin, surtout Bernard, auquel il s'adresse en premier, comme tout le monde. Tout le monde s'adresse en premier à Bernard, qui s'escrime à ne pas comprendre l'anglais. Mais ça, je vous l'ai déjà dit. Bref, notre inénarrable ami est habillé en pompier, se marre beaucoup, tchatche, danse, drague les femmes et sort régulièrement un marine band de sa poche lors des chorus de guitare. Un sacré numéro que nous verrons plusieurs fois par jour et avec plaisir !

Detroit Junior

Mais les quinze heures approchent, il est tant d'aller voir Detroit Junior malgré un ciel de plus en plus menaçant. L'ancien pianiste du Wolf, toujours dans ses vêtements rouges, est installé à un piano à queue tout bleu sur la scène Front Porch. Malgré l'étendue d'herbe, il y a déjà beaucoup de monde venu voir le vieux bluesman. Detroit est tout simplement formidable, doué d'un sens du spectacle irrésistible. II est un magnifique pianiste, pas franchement subtil mais puissant et entraînant, bourré de feeling dans la lignée de l'héritage des barrelhouses. Quelle main gauche sure et pleine d'énergie ! Sa voix vieillie est sincère, d'un grain très émouvant et haut perché. Detroit enchaîne les blues, les boogie, et un What'd I Say, hommage à qui vous savez. Derrière son piano, il ne cesse de s'agiter, de lever les bras, de lancer des regards coquins au public. Voilà un magnifique concert qui mériterait d'être prolongé ... par exemple en club le soir même au Rosa's où il est censé se produire. Jusqu'ici; le temps qui oscillait entre pluie et crachin devient se refroidit encore un peu plus.

Johnny Drummer

Tiens, le programme annonce Johnny Drummer sur la Gibson. Voilà qui est intéressant car Jocelyn en a beaucoup parlé: Johnny est un musicien qu'il a vu lors de ses précédents voyages à Chicago et qui semble être cantonné au festival ainsi qu'à l'un des clubs noirs les plus réputés du South Side, le Lee's Unleaded Blues. Ce fut un chouette moment, à tous points de vue. Johnny porte une magnifique chemise et, de derrière son clavier et ses lunettes, projette un sourire radieux. Il respire la joie de vivre, de jouer, de chanter et d'être. Johnny Drummer est un excellent bluesman, un superbe chanteur à la voix claire et "gospelisante", et, peut-être plus que tout, un auteur. Ces textes sont souvent plein d'humour et savent faire réagir leur public. Mais ... chut ... je vous en reparlerai plus loin, lorsqu'on le reverra en club; dans la même ambiance puissance dix.
À la fin de son set, Johnny reste au clavier mais passe en accompagnateur de deux chanteuses méconnues en dehors de la ville mais pourtant fort talentueuses. La première est Sweet Claudette. Vêtue d'une robe bleue, cette habituée des circuits de la ville rayonne elle aussi de plaisir. Juste après, c'est à Joanne Graham de prendre le relais. Joanne est plus jeune et aussi excentrique. Des vêtements serrés mettent bien en avant sa volumineuse poitrine tandis qu'une casquette du même rose bonbon que ses ongles et son rouge à lèvres couvre un tête bien maquillée. Joanne est elle aussi une chanteuse, qui mériterait un coup de projecteur. Et ses qualités sont aussi visuelles puisque sa manie de tirer la langue en permanence la rend très photogénique !
Pendant ce temps, la pluie se met à tomber, et notre "ami pompier" n'en finit plus de danser. Ce concert sera clôt par Johnny Drummer qui reprendra le micro pour faire chanter le public sur l'une de ses compositions, un shuffle entraînant : "we had a good time tonight". Une conclusion toute trouvée pour ce spectacle emballant. Vous vous dites que tout ça fait beaucoup dans une journée, et qu'à la fin ça doit gaver. Alors là, permettez-moi de vous contredire avec force, même si vous n'avez rien dit du tout.

Eddie Shaw and Wolf Gang

Car non seulement nous ne sommes pas fatigués, mais en plus ce n'est pas fini. II n'est que dix-sept heures trente, ce qui laisse le temps d'aller voir la dernière demi-heure du tour d'Eddie Shaw à la Front Porch !!! Eddie Shaw, le grand Eddie Shaw !! Eddie est l'un des rares saxophonistes du Chicago blues à avoir su se tailler un nom. Avec Detroit Junior tout à l'heure, Hubert Sumlin prévu pour la soirée, on croirait une "spéciale Howlin' Wolf"
D'ailleurs, l'orchestre qui accompagne Eddie est baptisé le Wolf Gang. Eddie, un lointain cousin de Muddy Waters, a bien vieilli. Je dois dire que j'ai eu quelques difficultés à le reconnaître. Et en tant que saxophoniste de renom, ne voilà-t-il pas qu'il se met à souffler ... dans un harmo. Mais que c'est bon, un son Chicago brut sans fioriture. Sa voix est toujours là; ses yeux mi-clos cachés sous un chapeau de paille orné de plumes. Son hamais rouge montre qu'il a joué du saxe avant que nous n'arrivions ... mais ... si, il se retourne, attrape un soufflant ... et il lance des riffs à ne plus tenir debout. Ces riffs typiques des saxophonistes de Chicago blues, que l'on retrouve chez ses illustres pairs J.T Brown ou A.C Reed, qui nous a malheureusement quittés il y a quelques mois. La guitare est tenue par son propre fils, Van. Un point qui mérite un petit arrêt sur image. En effet, d'un style très africain tant sur le plan vestimentaire que capillaire, Van est aussi très efféminé, ce qui, de loin, prête à confusion. D'où la question, posée à ce moment-là par Bernard, qui nous a bien fait marrer : " mais c'est qui cette femme qui tient la guitare ?".

Pourquoi ne pas aller faire un petit tour du côté de la tente Best Buy où l'on peut acheter quantité de disques et rencontrer des artistes ? Outre Kelly Littleton, le batteur de Lil'Ed Williams, que Jocelyn reconnaît dans un rayon, nous tombons sur Johnny Drummer en pleine séance de dédicace. J'en profite pour prendre son disque Unleaded Blues, titre hommage au club du même nom et dans lequel il se produit de façon régulière depuis des années. Jocelyn possède ce disque et le conseille. Mais le passage à la caisse est très long, il y a visiblement des problèmes avec le lecteur de cartes de paiement et sa liaison avec je ne sais trop quelle sorte de "central". Un fois cette formalité passée, plusieurs minutes plus tard, nous partons à la rencontre de Johnny pour le féliciter. C'est un homme absolument charmant et affable qui nous reçoit. Nous discutons quelques secondes jusqu'à ce que Johnny lâche la question terrible : "préférez-vous l'autographe sur le livret ou directement sur le disque ?" à, comme ça, ça n'a l'air de rien et vous vous demandez où je veux en venir. Le problème, c'est mon incapacité à prendre des décisions dans des délais que nous qualifierons de raisonnables. Un long processus de cheminement commence. II s'agit de peser le pour et le contre, de calculer, de se projeter dans l'avenir et de mesurer les éventuelles conséquences de tel ou tel choix, de lancer des regards pleins de détresse autour de soi en espérant en vain un conseil. Mais cette fois-ci, après un délai presque concevable, un éclair d'une logique implacable est venu tout arranger. "Sur le disque, c'est plus original." C'est ça, foutez-vous de moi !
Mais il est dix-huit heures. Toutes les scènes ferment au plus tard à cette heure-là, sauf la Fun Zone qui tourne jusqu'au dix-neuf heures. En effet, la place est prise jusqu'à vingt et une heures trente par la gigantesque scène principale, la Petrillo Music Shell, en forme de théâtre antique. Le programme de cette scène est systématiquement composé de trois parties; je sens que je me répète, si si. Ce soir, le menu est particulièrement alléchant puisque il débute par Little Smokey Smothers en compagnie de Patricia Scott, se poursuit avec Eddie Clearwater avant de se clore avec Hubert Sumlin. Sans doute à l'image de mes deux amis, je sens le trop plein de bave sur le point de s'épancher le long de mon coupe-vent. Mais où est donc la Petrillo ? Facile, il suffit de suivre la foule. Une masse impressionnante de visiteurs se dirige vers le lieu des festivités et se trouve canalisée dans une espèce de labyrinthe assez étroit. La sécurité est bien mise en évidence, les sacs sont fouillés et les mains de spectateurs doivent se faire appliquer un tampon. Une fois dans l'arène, nous cherchons bien entendu à nous rapprocher au maximum de la scène. Malheureusement, un paramètre est en train de jouer contre nous d'une manière de plus en plus flagrante. Vous vous en souvenez ? Cette saloperie de météo, bien entendu ! Depuis les gradins, les gratte-ciel vertigineux semblent entourer le parc où se déroule le festival. Enfin ... par beau temps. Mais là, alors que la température ne cesse de baisser, des nuages de plus en plus menaçants commencent à faire disparaître les derniers étages. Le ciel devient noir. Après tout, l'une des caractéristiques climatiques les plus célèbres de la ville est bien cette capacité à passer d'un extrême à l'autre en quelques minutes.

Little Smokey Smothers et Pat Scott

Mais Little Smokey Smothers et la chanteuse Pat Scott nous replongent dans le but initial de notre voyage.
Little Smokey Smothers est impeccable, vêtu de blanc et d'un chapeau noir sur lequel reposent ses lunettes. Little est surtout connu aujourd'hui pour être un ancien de l'orchestre de Howlin'Wolf, tout comme son regretté grand frère, le sublime Big Smokey Smothers. Ce soir, Little est en forme, joue bien et est à l'aise. Pour tout dire, les dernières nouvelles qui m'avaient été données étaient plutôt inquiétantes, d'où un grand soulagement. Patricia Scott, est une bonne chanteuse très souriante et très agréable. J'ai le souvenir d'un concert réussi mais manquant un peu de pêche, malgré des accompagnateurs d'un très bon niveau.

Eddie Clearwater and Los Straitjackets

Une fois terminé, la tension ne faiblit pas d'un cran puisque nous allons voir le sieur Clearwater qui, outre son statut de géant du West Side sound, nous a pondu cette année un album de bonne facture en compagnie du groupe Los Straitjackets. Ce même groupe est censé l'accompagner ce soir. Seulement, parfois, un simple petit geste peut se révéler bien plus lourd que prévu. Alors que je me retourne pour voir l'évolution d'un ciel de plus en plus incertain, je réalise que ce ne sont plus les derniers étages des tours qui ont disparu ... mais les tours elles-mêmes !! Plus rien, plus de Sears Tower, de Hancock Center ni quoi que ce soit d'autre. Ce phénomène, pour le moins singulier, n'est pas franchement très rassurant. On a l'impression de se faire avaler par un gigantesque nuage qui enveloppe et englouti le décor à grande vitesse. Flairant un gros orage, Bernard Delvoie préfère rentrer à l'hôtel et mettre à l'abri le matériel. Je lui confie mon sac à dos qui ne supporterait lui non plus pas davantage d'eau. Il ne manquerait plus que Bernard ait raison et que le crachin se transforme en "véritable" flotte ... et zut, j'aurais mieux fait de ne pas y penser. La pluie commence à tomber et assez violemment.
Après quelques minutes d'attente, trois Blancs, masqués, débarquent sur scène. Ce sont les Straitjackets, un batteur, un bassiste et un guitariste. Leurs masques sont complètement délirants et colorés, alors qu'ils ne portent que de simples t-shirts et jeans. Et puis ils se lancent dans des numéros décalés, éloignés de ce que l'on attend : ils enchaînent du rock'n'roll, des twists, des morceaux rapides tout en exécutant une chorégraphie désopilante, comme des pas ou des hochements de tête synchronisés. Pour bien imaginer cette séquence, il faut voir trois allumés, dont les déguisements cachent toute expression faciale, qui jouent et dansent sur une musique délibérément "hors-sujet" pendant de longues minutes. En fait, l'auditoire est surpris mais électrisé par la pêche qu'insufflent ces mecs. Puis, soudain, ils partent en pur Chicago blues, tout d'un coup. À ce moment, on sent qu'il se passe un truc, que leur numéro touche à sa fin. Clearwater apparaît, enfin ! Comme souvent dans ses concerts, il se pointe coiffé de plumes qui illustrent son surnom de Chief, hommage à sa grand-mère indienne Cherokee; tout comme Muddy Waters auquel il ressemble physiquement beaucoup, et auquel il doit son nom de scène, par un jeu de parodie. II s'approche du micro et chante de sa voix chaude, toujours bien présente. Moment véritablement merveilleux si ce n'est que la pluie se transforme en averse. Jocelyn décide de ranger son appareil photo. C'est pourquoi, de ce concert, n'y aura qu'une photographie. Eddie quitte alors la scène pour s'enlever les plumes, revient et attrape sa guitare. Là encore, ses dernières apparitions avaient montré un homme dont les capacités instrumentales paraissaient décliner. Autant le dire tout de suite, ce soir, il est tout simplement fabuleux. Et le mot est faible. II enchaîne les shuffles et les blues lents complètement enracinés dans son style. Je ne plaisante absolument pas quand je dis que j'ai rarement vu un public aussi ému, complètement absorbé lorsque Eddie s' est lancé dans un des ses chevaux de bataille, le blues lent mineur Came Up The Hard Way. On aurait dit un instant de suspension d'une intensité paralysante. À cet instant, la pluie devient une véritable averse et les nuages, tout bas, dissimulent ciel et immeubles. L'eau s'est complètement infiltrée dans le coupe-vent, le dos, les bras et le col. Dur de bouger et d'applaudir, mais comment ne pas battre à tout rompre après un concert pareil  ? La pluie peut bien continuer, on s'en moque ! Et voilà qu'Eddie Clearwater termine sa prestation, comme à son habitude, par un gros rock'n'roll à la Chuck Berry, riffs irrésistibles, chorégraphie avec les accompagnateurs masqués et pas de canard de circonstance. Ce n est pas Jocelyn qui me contredira, nous sommes restés scotchés, comme le reste du public, en délire. Eddie fait une annonce, avant de partir, qui fait plaisir et répond à la question que nous nous posions, souvenez-vous de l'épisode précédent. En effet, il explique que le Reservation est toujours son club. Tout est décidément trop beau ... le climat se charge d'équilibrer la balance. Nous sommes complètement trempés, la situation devient intenable. La seule option viable consisterait à partir. Sauf que dans quelques minutes, sur cette même scène, Hubert Sumlin est censé prendre la suite ! Hubert, un des musiciens de blues de Chicago les plus légendaires, l'irremplaçable guitariste du Wolf de 1954 à sa mort en 1976. Celui dont la six cordes a orné tant de chefs-d'oeuvre va apparaître d'un instant à l'autre. La pluie devient maintenant carrément insupportable et, imbibé de flotte, j'ai bien dû gagner quelques kilos. Les gradins se dépeuplent et profiter d'un concert, aussi bon soit-il, devient impossible. II faut se mettre à l'abri, se changer, sécher les affaires. Sans compter les appareils photo de Jocelyn qui risquent fort de ne pas apprécier ce traitement hydraulique rigoureux. Une décision s'impose, bien qu'elle nous arrache le coeur : il faut rentrer à l'hôtel. Et merde, je ne verrai pas Hubert Sumlin. C'est là le seul véritable regret qu'il me restera de ce voyage.
Le retour, carrément épique, consiste en une traversée du Loop sous une pluie battante, en cherchant constamment à se protéger du déluge. Devant un magasin, une commerçante fort sympathique propose même de nous offrir un parapluie. Les minutes suivantes sont suffisamment longues pour regretter notre réponse négative. Et vlan, une flaque, godasses pleines d'eau. Une fois dans la chambre, où nous retrouvons Bernard, il s'agit de tout faire sécher et de se préparer à aller sortir en club. Jocelyn s'énerve et lâche quelques gros mots. Et il y a de quoi : son appareil photo ne marche plus. Les quelques tentatives précipitées sont vaines. II ne reste plus, une fois nettoyé, qu'à le laisser sécher jusqu'au lendemain. Peut-être daignera-t-il reprendre du service ?

Chicago Blues All Stars au Rosa's

Ce soir, nous prévoyons donc (comme prévu, ça tombe bien) de retourner au Rosa's puisque doit s'y produire Detroit Junior en compagnie d'autres illustres personnages comme Bob Stroger, Eddie Taylor Jr, Jimmy Burns et Willie "Big Eyes" Smith dont nous avons vu le fils ce matin même. Le club est bondé et l'ambiance excellente. Nous nous déplaçons sur le côté droit de la scène, à environ un mètre cinquante, deux mètres de Willie Smith. Je l'avais vu en 2003 à Cognac déjà en compagnie de Bob Stroger. D'ailleurs, ils forment une équipe très demandée puisque issue d'une époque désormais, à juste titre, mythifiée. Bob Stroger a lui-aussi joué avec à peu près tout le monde. Toujours nickel, sapé de façon impériale, il est omniprésent. Si nous l'avions vu dès le premier jour dans le club de Billy Branch, nous l'avons ensuite croisé de nouveau et à plusieurs reprises sur le festival où il vadrouille en tant que "simple spectateur".
La musique proposée est évidemment, aux yeux de la brochette présente sur l'estrade, un Chicago blues électrique d'après guerre comme on en entend de moins en moins. C'est un véritable régal et cette soirée constitue un souvenir extraordinaire. Être à seulement quelques centimètres, en club, de ces musiciens-là, alors même qu'ils jouent cette musique qui a été le moteur de notre venue dans leur pays !
Et imaginez un peu la pause, moment de répit où nous nous retrouvons entourés de ce beau monde. Je pars échanger quelques mots avec Willie Smith. Dans la salle, James Segrest, Mark Hoffman viennent vendre et dédicacer leur ouvrage consacré à Howlin'Wolf, Moanin'at midnight. Un de ces quatre, je vais me l'offrir. À la reprise, Eddie Taylor est remplacé par quelqu'un que nous avons aussi déjà vu dans l'après midi : Van Shaw, le fils du grand saxophoniste Eddie Shaw. Puis pas mal de musiciens de la ville montrent, à leur tour, l'étendue de leur talent, beaucoup proposant leur disque à la vente. Willie Smith passe au chant et à l'harmonica laissant la batterie à Larry Taylor.
Je dois avouer que la soirée terminée, il m'est difficile de quitter les lieux. Pourtant, mes deux amis fatiguent, et j'en suis aussi presque là. Detroit Junior est à côté de moi, je décide de lui prendre son disque. Merde, pas assez de ronds en poche ... heureusement que Jocelyn n'est pas loin et m'en prête ! Detroit s'énerve sur le cellophane qu'il n'arrive pas à arracher, puis il signe d'un gros autographe qui recouvre l'intégralité de la couverture toute blanche. Bon, hé bien il ne reste plus qu'à retourner en vitesse à !'hôtel. Le disque de Detroit tourne dans l'autoradio et, dès les premières secondes, s'annonce franchement réussi.
Entre tous ces musiciens (Detroit Jr, Eddie Shaw, Little Smokey Smothers Hubert Sumlin -que nous n'avons pas pu voir-) et les deux auteurs avec leur bouquin, ce fut décidément une journée très "Howlin' Wolfienne". Et donc, une très belle journée. Et dire que nous sommes déjà vendredi...


Romain Pelofi


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