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Mercredi 9 juin 2004

Restvale cemetery, Aslip - le retour !

Après un petit déjeuner à base de café pratiquement transparent et des espèces de petites brioches au chocolat, nous repartons, comme hier, au cimetière Restvale, à Aslip. Cette fois-ci; pour gagner du temps, nous décidons de prendre l'autoroute, les faces de Robert Nighthwak pour States en 1951 et 1952 dans l'autoradio. Je parlais de l'étendue de ces sites. Elle se vérifie avec les pratiques en vigueur : ils se parcourent en voiture, dans les allées ! Chaque tombe à une adresse, par section et par rangée. Nous débutons par la tombe de Muddy Waters. La tension monte, car je vais enfin l'approcher "physiquement". Mais pour l'instant, nous tournons en rond avant de s'apercevoir que la voiture était garée pratiquement devant. Une grande émotion nous envahit. Comme toutes les tombes de ces cimetières, celle de Muddy est matérialisée par une petite plaque au sol, fichée dans l'herbe. Elle est noire et seul le véritable nom du bluesman figure, McKinley Morganfield. Une petite phrase, clin d'oeil à l'un des plus grands succès du chanteur guitariste sert d'épitaphe : "The mojo is gone, the Master has won".
Curieusement, la tombe de Muddy n'est pas fleurie et est très sale, couverte de poussière, de terre et d'herbes. Quelques médiators ont été déposés. Nous décidons de nettoyer tout ça. Je fournis de l'essuie-tout, Jocelyn nettoie et Bernard dépose un médiator à l'effigie du festival de Cognac. Juste à côté repose sa femme, née la même année que lui, 1915, mais morte dix ans avant, en 1973.
Une fois pigé le fonctionnement inhérent à la localisation des pierres tombales, direction celle de Magic Sam. Elle est plus sobre que celle de Muddy et a été gravée par sa femme puisque figure l'inscription "To my beloved husband". Magic était lui aussi un musicien extraordinaire. Par bien des aspects, sa trajectoire m'a toujours fait penser à celle de Robert Johnson. Tous les deux étaient des bluesmen originaires du Mississippi et à la base de styles et de courants de blues nouveaux nés d'une synthèse d'influence intelligente. Tous deux ont fait dévier de façon important l'histoire de cette musique et de la musique tout court avant de disparaître jeunes, comme le rappellent cruellement les dates inscrites sur la plaque de Magic Sam.
Vient le tour de J.B Hutto, un des grands de la slide version Chicago, et oncle du génial Lil' Ed Williams. Ah, son dernier album pour Black & Blue ... enregistré quelques mois avant sa disparition en 1983, comme Muddy. Les recherches suivantes s'avèrent infructueuses puisque nous ne parvenons pas à localiser les tombes de Saint Louis Jimmy, de Jazz Gillum, de Johnny Jones, de Luther Tucker et de Pinetop Smith. Ce sont tous des musiciens extraordinaires et l'échec de nos recherches m'a laissé un goût de frustration et d'inachevé. Pour mémoire, je rappellerai simplement que Saint Louis Jimmy, alias Jimmy Oden fut un chanteur-pianiste (parfois harmoniciste) surtout connu pour ses compositions, dont le célébrissime Goin' Down Slow et il fut l'un des fondateurs du label J.O.B. II a habité un certain temps au rez-de-chaussée de la maison de Muddy Waters. Jazz Gillum fut l'un des premiers harmonicistes du Chicago blues. Souvent, son jeu rural a eu du mal à se mêler avec la guitare urbaine et sophistiquée de son ami et accompagnateur sur disque Big Bill Broonzy. Johnny Jones était un grand pianiste, dont le toucher à orner les disques de gens comme Big Maceo -son idole, alors frappé d'hémiplégie- ou Elmore James. Pinetop Smith, enfin, a laissé une oeuvre mince mais un enregistrement officiellement considéré comme étant le "premier boggie-woogie" jamais gravé, le fameux Pinetop's Boogie Woogie en 1929.
Alors que nous nous mettons en quête de la pierre tombale de Big Walter Horton, un employé du cimetière s'approche. II doit avoir l'habitude puis qu'il nous lance : Vous cherchez Walter Horton ?". Notre réponse affirmative ne le surprend pas et il nous demande de le suivre. Et voilà la plaque de Big Walter, arborant un harmonica et la mention "King Of Blues Harmonica". J'essaie de me recueillir, mais le bonhomme est toujours là, attendant de notre part une nouvelle requête. "Où est Hound Dog Taylor ?". "Je prends mon camion, prenez votre voiture et suivez-moi". Et c'est parti pour un tour en voiture dans les allées du cimetière, scène tout à fait surréaliste pour des français. La plaque d'Hound Dog est la plus spectaculaire, noire avec des inscriptions métalliques dorées. Des admirateurs y ont déposé des médiators. Je pense au formidable gâchis que la carrière de Taylor a représenté. Ce bluesman extraordinaire n'a vraiment été découvert qu'en 1971, quatre ans avant sa mort par Bruce Iglauer qui en avait fait le premier artiste estampillé "Alligator". Les cinq titres gravés pour Marshall en 1965 et la participation à l'American Folk Blues Festival de 1967 n'avaient pas permis de le faire connaître à sa juste valeur. Notre dernière visite au cimetière de Restvale sera pour la chanteuse Valerie Wellington décédée en 1993 à l'âge de trente quatre ans. Une croix et deux inscriptions "To My Beloved Daughter" et "In God's Care". Tout ce monde en un seul endroit, tous ces immenses musiciens réunis ici. Nous sommes assez sonnés par tout cela, et très fiers d'avoir nettoyé la plaque de Muddy.

Midi va bientôt sonner et les estomacs comment à se plaindre. Avant de poursuivre nos recherches, il nous faut manger. Un centre commercial laisse supposer de quoi se mettre sous la dent. Après avoir tourné en rond pendant un moment devant des plats peu appétissants et paquets de pop corn frôlant la tonne, nous nous rabattons sur un restaurant louisianais baptisé de façon originale le "Bourbon Street". En dépit des travaux au marteau piqueur, nous nous installons à l'extérieur et commandons tous trois un jambalaya copieux. Le menu est truffé d'expressions louisianaises d'origines françaises expliquées en anglais. "Fat Tuesday", ça fait toujours sourire !

Lincoln cemetery, Blue Island

Tant qu'à être dans la zone des cimetières, pourquoi ne pas en faire d'autres ? Le cimetière Lincoln est situé à Blue Island, pas très loin d'ici. Y reposent Big Bill Broonzy et Jimmy Reed. Mais cette fois, aucune indication, ce qui est fâcheux étant donné les dimensions du site. Le cimetière est d'ailleurs scindé en deux parties qui s'étendent de part et d'autre de la Kedzie Avenue. Jocelyn propose de laisser tomber, ce que je refuse, décidant de demander de l'aide dans les bureaux situés à l'entrée. Une employée sort des fiches classées par ordre alphabétique, alors que je lui demande les noms de Williams Cooley Broonzy et de Mathias James Reed. Après avoir tiré une petite fiche, elle s'exclame "il s'agit de monsieur Broonzy né en 1893 et mort en 1958 ?". Une fois, la fiche de Jimmy Reed trouvée, la femme nous donne des plans pour localiser les tombes. Après un petit moment, la tombe de Big Bill apparaît et semble assez récente, en bon état. Juste à côté, repose sa fille. Big Bill, c'est tout un pan du Chicago blues de l'avant guerre, tout un pan de l'histoire du blues et de la musique populaire en général. Probablement l'un des musiciens les plus influents de par ses compositions et son jeu de guitare si subtil et innovant, présent sur tant d'enregistrements du fameux label Blue Bird.
L'autre grande figure du blues ici est donc Jimmy Reed qui se trouve dans l'autre partie. II faut donc sortir et traverser la route. Là, la recherche s'avère longue, très longue ! Impossible de localiser quoi que ce soit, à tel point que deux employés de l'entretien qui nous voient nous agiter et faire des allées et venues à tout va proposent leur aide. Ils sont surpris et avouent n'avoir jamais entendu parler de Jimmy Reed, mais sortent une pelle pour écarter les herbes et lire les plaques envahies plus facilement. C'est alors que Bemard Delvoie s'écrit "Je l'ai trouvée !". Jocelyn et moi-même accourons et voyons la pierre. Elle porte les inscriptions "beloved husband & father" et "the boss man of the blues". L'épitaphe est bien entendu une allusion à l'un des plus grands succès du bluesman, Big Boss Man. Le nom inscrit est Jimmy Reed, le nom d'artiste du musicien dont le patronyme officiel était Mathias James Reed. Jimmy a été l'un des musiciens les plus populaires auprès du public noir dans les années cinquante. A cette époque, sa renommée extraordinaire lui permettait d'être le bluesman le plus populaire auprès du public noir, ses ventes dépassant très largement celles de ses concurrents, y compris Muddy Waters.

St Mary's cemetery, Evergreen Park

Assez satisfaits, il est l'heure de partir. Environ 15h30 à la pendule et les cimetières ferment à 16h. Mais quelque chose me travaille. Juste à côté, à Evergreen Park, le St. Mary's Cemetery abrite Little Walter. Si on se magne, on a une chance ... sauf que nous ne disposons d'aucune information pour le localiser. Alors que la carte n'est pas très précise, Jocelyn se débrouille par intuition. Alors que nous pénétrons dans le centre de la petite commune de Evergreen Park, il décide de prendre une artère située vers la droite "par là, il y a de la verdure, le cimetière doit être par là". Et il a raison ! Reste à trouver l'entrée. Les minutes à venir vont être parmi les plus tendues de ce voyage : nous disposons d'environ un quart d'heure pour trouver Walter. Nous nous embrouillons dans les allées, la section SW est introuvable. II ne reste plus que dix minutes avant la fermeture, et nous trouvons la section. Elle est immense et décidons de la passer au peigne fin. Nous ne sommes que trois, c'est de la mission impossible ... Je commence à suer et cours entre les tombes, ce que j'avais évité de faire jusque là. Jocelyn lance "on arrête, tant pis". La montre indique 16 heures pile lorsque j'entends que l'on m'appelle. Je me retourne, Bemard fait des gestes. II vient de trouver la tombe ! Je cours à toute vitesse pour les rejoindre. Nous sommes tous les trois euphoriques de ce renversement de situation in-extremis. Bernard est notre sauveur, et pour ce coup-là, on lui doit énormément. La petite plaque est jolie, une de celles que je préfère. Une clef de sol, une petite portée de musique et le mot "blues" sont gravés à côté du nom Marion Walter Jacobs. En dessous sont inscrits le nom d'artiste "Little Walter", les dates et l'épitaphe "blues harp master". Walter, celui qui a su si bien renouveler le vocabulaire et la conception de l'harmonica. Les traces de son jeu et ses compositions qui font partie des blues les plus joués et repris occultent souvent le fait qu'il était un extraordinaire chanteur à la vie effrénée et incroyable.
Le soir, nous décidons d'aller au Rosa's Lounge, l'un des plus célèbres clubs de la ville. Situé au 3420 West Armitage avenue, l'endroit est historique et principalement fréquenté par une clientèle blanche. A l'entrée, le videur me demande une pièce d'identité et nous laisse entrer ... à sept dollars par tête de pipe. A !'intérieur, une télévision diffuse des vieilles bandes vidéos sur lesquelles on reconnaît Muddy Waters, Willie Dixon, Otis Spann, James Cotton et d'autres. Je reste figé, déçu du son bien trop bas. Les murs arborent des photos de bluesmen illustres qui ont joué dans ces murs. Junior Wells est omniprésent, encadré un peu partout. Le videur, très sympa, discute avec moi -il a bien tenté de parler aussi à Bemard !- et nous donne à chacun un exemplaire d'un nouveau magazine, Big City Blues. En parcourant les pages, on découvre une rubrique consacrée au blues non-américain. Un petit article consacré au blues français attire l'attention. II est signé de la plume de notre ami René Malines ! Complètement stupéfaits pendant quelques secondes, on finit par exploser de rire. II cache bien son jeu, celui-là !!

Vance Kelly and guests au Rosa's

Ce soir, c'est Vance Kelly qui doit jouer. Avec son air coquin et une sangle de guitare en fourrure (!), Vance démarre son spectacle dans un style très moderne. L'ambiance est bonne, le bar se remplit, et rapidement, Vance fait place à d'autres musiciens, devenant alors accompagnateur. Comme Manuel Arlington, un géant impressionnant doté d'un grand sens de la scène. L'excellente chanteuse Sharon Lewis présente une prestation de haut niveau  ... mais le meilleur est à venir. Un Noir dont l'âge semble tourner aux alentours de la soixantaine s'approche de la scène. Habillé en noir et portant un chapeau melon, sa démarche et sa façon de se mouvoir rappellent étrangement celles de Sonny Boy Williamson II. Justement, il est chanteur harmoniciste et se présente sous le nom d'Harmonica Khan. II demande à l'orchestre d'interpréter un shuffle basique sur lequel il greffe une intro à l'harmo. II pose sa marque : du Chicago blues d'après guerre dit "traditionnel" qui tranche nettement avec la modemité de tout ce qui a précédé. Ce que je préfère et nous sentons tous que nous allons nous régaler. Assis, il chante d'une superbe voix chaude qui lui vaut une réaction immédiate du public conquis, séduit. Jusqu'au moment de se lancer dans un solo. Là, il se lève, les musiciens arrêtant le shuffle pour passer en "stop chorus". Harmonica Khan se contorsionne, descend de scène, se roule par terre, se relève, danse et fait des claquettes tout en continuant à jouer, devant une foule survoltée. Un moment extraordinaire, le dernier avant la tin du set. J'en profite pour lui donner un billet et discuter avec lui. Véritablement adorable et bavard, l'homme explique avoir un disque en préparation. II déplore également le fait que plus personne ne joue de l'harmonica comme lui, à l'ancienne "je suis un des seuls à jouer comme ça, plus personne ne sait le faire". Souhaitons de tout coeur que ses projets de disque réussissent, même si le support ne rend pas le visuel spectaculaire des ses concerts. Jocelyn profite de la pose pour acheter le disque de Manuel Arlington. Manuel ne lui rendra jamais la monnaie, un dollar, sur ce disque fait maison. En effet, si le disque est "officiel", boîte de production à l'appui, comme bien souvent dans le cas de ces musiciens, il n'est pas pressé mais gravé, dans une pochette imprimée à partir d'une imprimante domestique.
Pour le deuxième set, Vance Kelly s'éloigne du blues et entame un répertoire très différent, franchement soul, funk et s'approche même du disco. Ce n'est plus du tout dans nos goûts et nous décidons de rentrer, pour constater que la pluie s'est mise à tomber, ce qui n'est pas de très bonne augure pour le festival qui commence demain.


Romain Pelofi



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