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Mardi 8 juin 2004


Montée en haut de la tour Sears

Après un nouveau réveil difficile et un petit déjeuner militaire, nous planifions une montée à la tour Sears et surtout, deux choses qui me tiennent énormément à coeur : des visites aux cimetières où sont enterrés des bluesmen et un tour aux studios Chess. Un beau programme qui devrait nous prendre la journée. L'arrivée à la tour Sears n'est pas triste puisque après une fouille de sécurité, il faut affronter une file d'attente impressionnante. Sachant que cette queue peut durer jusqu'à une heure en cas d'affluence record, nous avons de la chance de ne devoir patienter que quelques minutes. Quelque chose m'intrigue : chaque groupe de visiteurs est obligatoirement photographié devant un décor. Un peu comme pour les photos anthropométriques, mais ici, les gens posent et sourient sur un fond publicitaire vantant les mérites de Chicago. C'est louche ... louche et un peu con ... ça ne coûte rien de faire comme tout le monde. Une fois payé, il faut refaire la queue pour visionner un film publicitaire d'une quinzaine de minutes, cette fois-ci encore à la gloire de la Windy City. Un commentaire enthousiaste énumère les atouts de la ville, incitant à la consommation et à la visite de nombreux monuments et parcs d'attraction, le tout illustré de magnifiques plans aériens. Sont mentionnés dans le commentaire Muddy Waters, Memphis Slim et Buddy Guy. Une fois libérés du film, il s'agit de rejoindre le spacieux ascenseur qui accueille de nombreuses personnes. L'engin monte à une vitesse assez impressionnante. Tandis que les numéros des étages défilent de dix en dix sur le compteur, un petit dessin animé, mettant en scène un pigeon, distrait les enfants. Lorsque les portes s'ouvrent au cent neuvième étage, la vue panoramique qui s'étale est à couper le souffle. Au-dessus de tous les autres gratte-ciel, du lac. Vu d'en haut, le centre ressemble à une forêt de tours et d'immeubles cachant les rues. Le lac Michigan ressemble à une mer et on peut apercevoir Gary, la ville sidérurgique dans l'état de l'Indiana où de nombreux bluesmen s'étaient installés dans les années cinquante, notamment Jimmy Reed, Eddie Taylor, Albert King (alors batteur) ou Daddy Kinsey. Ce qui m'intéresse le plus est certainement la vue sur laquelle les touristes passent le plus vite : le South Side et le West Side. Les bâtiments bas de ces zones permettent de voir le quadrillage impeccable des rues immenses qui plongent vers l'horizon. Quelque part dans mon champ de vision se situent les constructions qui ont jadis abrité les clubs les plus mythiques tels que le Smitty's Corner, lieu de prédilection de Muddy, le 708, le Zanzibar, le Theresa's ou le Sylvio's. Une brochure distribuée permet de localiser certains éléments dont Maxwell Street. Je suis surpris de voir à quel point Maxwell est proche du centre. J'imaginais une artère immense au fin fond du South Side, à des années lumière du centre des affaires. D'évidence, elle n'est pas très loin de l'hôtel dont l'enseigne constituée d'une bâche bleue est d'ailleurs visible. Avant de descendre, je peste contre une affiche qui ose affirmer aux visiteurs "Muddy Waters, the man who invented the electric blues". Voilà le genre de détail qui énerve. L'office du tourisme pourrait tout de même éviter de divulguer des clichés totalement erronés sur le patrimoine de la ville qu'il représente. L'ascenseur redescend à la même vitesse proposant un nouveau dessin animé avec le même pigeon. Je rigole en me disant que l'on est bien en Amérique ... et je ne croyais pas si bien penser en sortant. En effet, les visiteurs sont entraînés devant un stand tenu par un type qui propose de récupérer les photos faites devant le décor durant la queue de tout à l'heure pour quinze dollars ! Elle est bien bonne. Le concept est génial dans son absurdité : alors que la photo, une véritable horreur, est déjà tirée, vous devez payer pour la récupérer. Alors qu'on n'a jamais rien demandé ! Terminons par la sempiternelle boutique de souvenirs où l'on trouve de tout, jusqu'à la tour Sears en minuscule qui est censée gonfler au contact de l'eau ... de l'air ! Nous poursuivons la balade en ville avant de partir pour les cimetières.

Restvale cemetery, Aslip

Restvale, celui où reposent de nombreux bluesmen dont Muddy Waters s'impose en premier. II se situe à Aslip, une petite commune en banlieue de Chicago. Vu la taille démesurée de la ville, le trajet pour en sortir et rejoindre Aslip doit être énorme. Jocelyn propose l'autoroute mais j'opte pour une traversée du South Side. Mes amis acceptent. Enfin, Maxwell Street approche et nous la croisons.
Je jette un oeil, et je comprends dès lors que je ne pourrais pas y aller, ça fait trop mal. Du peu qui est visible, rien ne ressemble à ce que l'on connaît. Entièrement rasée puis reconstruite pour répondre aux besoins de l'université, la rue est essentiellement constituée de bâtiments neufs et modernes. Les divers comités de sauvegarde du site n'y auront rien changé. L'un des plus illustres défenseurs de la rue fut bien sûr le bluesman Jimmy Lee Robinson. II est difficile d'imaginer qu'il s'agit bien de la même Maxwell Street. La manière dont les autorités américaines laissent filer le patrimoine national est incompréhensible pour les européens que nous sommes. En pleine zone noire, nous débouchons à un carrefour. Nous devons tourner vers l'ouest lorsque de l'autre côté de la rue, se tient un hispanique. "Je parie qu'on ne va plus voir que des latinos", dit Jocelyn. Et ça ne loupe pas. Par le même phénomène de ghettoïsation que nous avions constaté chez les Noirs, le quartier change de figure, les inscriptions en espagnol se multiplient et seuls des hispaniques se promènent dans les rues. Puis nous reprenons la route vers le sud. Alors que nous approchons aux abords de l'aéroport Midway, un avion de ligne passant très bas secoue la voiture : le bout des pistes est très proche de la route. Tiré de la torpeur dans laquelle il était plongé, Bernard réagit "Mais il n'y aurait pas un aéroport ici ?". Impossible de ne pas exploser de rire, une fois de plus.
Après une très longue traversée de la ville et d'un ultime quartier noir à l'extrême sud du South Side, le décor se fait plus vert, voire même boisé. Nous arrivons à Aslip, la ville du cimetière. Un nouveau choc nous attend : Quelques minutes à peine après avoir quitté des zones urbaines peu reluisantes, voici une petite commune bien chic, toute propre avec maisons individuelles, terrains de sport, pelouses tondues et personnes âgées faisant du jogging. Inutile de préciser que la population est blanche. Et dire que tant de bluesmen se trouvent ici !
Après avoir cherché un moment, nous tombons sur le cimetière, Restvale. Un terrain absolument gigantesque dont les limites ne sont pas visibles. Des milliers de personnes y reposent. Mais l'entrée est fermée, un panneau indique la fermeture quotidienne à 16h30. II n'est pas loin de six heures. Quelques photos de l'entrée, et nous nous promettons de revenir le lendemain.

Passage à la maison de Muddy Waters

Tout n'est pas perdu, à l'unanimité générale, direction la maison de Muddy Waters ! Cap vers le nord pour retourner à Chicago, dans le South Side.
Dans la partie ouest du South Side, la maison a pour adresse le 4339 South Lake Park Avenue. Lorsque le panneau indiquant l'avenue devient lisible, le coeur se met à battre. Après avoir vu cette baraque en photo dans le bouquin La Route Du Blues, je m'étais juré de l'approcher pour de vrai. Nous remontons l'avenue, toujours en direction du Nord. Le souvenir de la photographie dans le livre est bien en place, ce qui me dispense de lire tous les numéros. D'ailleurs, il me semble bien la voir, là-bas, sur la droite ... mais si, regardez ! Devant, sur le trottoir, un minuscule "mémorial" rappelle qui fut le propriétaire de ces murs ... il n'a été installé que l'année dernière...
La maison de Muddy Waters est assez grande et comporte un étage. Tout ce que je sais sur Muddy resurgit. Le chanteur avait acheté cette maison en 1954, en pleine gloire, et y a vécu jusqu'à sa mort. Ce n'est donc pas qu'une résidence secondaire, ou un objet qui n'aurait fait que lui appartenir, mais son lieu de vie. Imaginez tous les musiciens qui y sont passés. Je pense à eux alors que je me tiens devant l'entrée. Je les imagine marchant là où je mets les pieds, jouer, comme l'ont raconté des témoins, juste devant, dans le jardin les soirs d'été. Je vois Muddy ouvrir la porte, chercher le courrier, Saint Louis Jimmy qui a habité quelques temps au rez-de-chaussée. Mais la demeure est dans un sale état. Après la mort de son père, Charles Morganfield y vivait. Aujourd'hui, elle est à louer, affichant un petit écriteau rouge pétard "For Rent". Alors que le bois commence à pourrir, des rideaux s'échappent d'une fenêtre ouverte. Un chat y sort sa tête, seul habitant des lieux et nous ne pouvons nous empêcher de rire. Je me décide à entrer dans le jardin pour découvrir l'envers du décor, tenter d'apercevoir l'intérieur précieux. Le jardin est un terrain recouvert d'herbes folles séchées par la chaleur extrême. En le traversant, je réalise que la maison est assez profonde. L'arrière révèle un entrelacs de ces fameux escaliers en bois si fréquents dans le South Side. Quelques photos dont une de moi devant la maison. Une voiture s'arrête et sa conductrice nous appelle. Elle veut savoir si la maison est à vendre. Nous lui montrons le panneau de location et elle note le numéro avant de nous remercier et de partir. Zut, on aurait dû lui demander de nous inviter si jamais elle la loue !

Le Checkerboard lounge rasé !

La séance "émotion" n'est pas terminée. Pourquoi ne pas remonter la Michigan Avenue jusqu'aux studios Chess ? Aussitôt dit, aussitôt fait. Un détour par le Checkerboard Lounge pour voir ce qu'il devient. En effet, ce club, l'un des plus vieux des quartiers noirs de la ville a dû fermer l'an dernier suite à un effondrement dans un bâtiment adjacent. II est fort possible qu'une réouverture après travaux soit programmée. Le club a ouvert en 1972 et est situé au 423 East 43rd street - Muddy Waters drive, une zone qui a mauvaise réputation. II est vrai que l'endroit n'est pas très réjouissant et des groupes se tenant sur les trottoirs nous regardent bizarrement. Le pire reste à venir, la déception qui nous attend est immense : du Checkerboard, ne reste plus que la façade peinte de noir. Le club a été rasé !
Un type posté à l'entrée d'une petite église nous lance des yeux inquiets. Des Blancs avec des appareils photo ici ... le bonhomme doit suspecter des flics et ne nous quitte pas des yeux avant de pénétrer dans l'édifice religieux et de fermer la porte en se retournant.

Passage aux studios CHESS

Hop, Michigan Avenue jusqu'aux studios. Donc c'est ici que tant d'enregistrements ont eu lieu depuis 1957. Tant de choses se sont passées ente ces murs et j'essaie de me remémorer les sessions qui m'ont le plus marqué. II y en a tant ... Des visites des studios sont organisées par la Blues Heaven Foundation, la fondation de Willie Dixon aujourd'hui tenue par sa veuve. Leur fille, Shirley, qui s'occupait aussi beaucoup de l'association est décédée l'an dernier d'une rupture d'anévrisme à l'âge de quarante ans.
La façade a été recouverte d'un faux marbre qui lui donne un air tristounet de pierre tombale. Sur la gauche, un petit terrain vague a été transformé en jardin-hommage à Willie Dixon.
Un peu plus loin, 320 East 21 th street, trouvent les anciens ateliers de pressage. Un grand immeuble complètement abandonné dans une zone désertée. Le décor est carrément sinistre. Tout est en friche, rouillé, les vitres qui ne sont pas encore cassées sont dégueulasses jusqu'à l'opaque. Ajoutez le bruit du vent quand il souffle et on tombe dans la caricature d'un mauvais film. De l'herbe folle envahit les espaces séparant les bâtisses vides. Les anciens ateliers de pressage sont entourés d'échafaudages eux aussi apparemment abandonnés qui laissent présager une démolition prochaine. L'une des rares activités humaines visible dans ce coin. En s'approchant, les cinq grosses lettres de métal apparaissent sous les installations et les travaux. Elles sont toujours là, depuis des décennies mais peut-être plus pour très longtemps. C.H.E.S.S. Putain, si je pouvais les piquer avant que tout ça ne soit foutu en l'air ! Cette zone n'est pas très loin du centre et elle doit probablement entrer dans le cadre des travaux du maire Daley. Tout ça sera certainement détruit, nettoyé et réaménagé.
Pour finir sur une note plus réjouissante, nous planifions une sortie au Blue Chicago dans la soirée. Y sont programmés John Primer, Big Time Sarah, Vino Lounden et Nelly Travis.

John Primer et Big Time Sarah au Blue Chicago

Nous retournons au Blue Chicago. Nous l'avions déjà vu lorsque nous avions rencontré le type qui réclamait ces quatre dollars. Vous vous souvenez ? Sauf que cette fois-ci, nous y pénétrons. Un videur pas gracieux du tout me demande une pièce d'identité pour prouver mes vingt et un ans. L'intérieur est à l'image des façades : un décor ancien de briques. Derrière la scène, est peint le logo du Blue Chicago. Les murs sont illustrés de petites photos encadrées. A notre arrivée, le concert a déjà commencé. Big Time Sarah, vêtue de blanc expose ses rondeurs et fait entendre son chant puissant.
Comme on peut s'y attendre avec cette affiche, Big Time avec un groupe batterie/ basse/ harmo et guitare tenue par John Primer, le blues joué est dans la veine Chicago d'après guerre. Un son aujourd'hui souvent qualifié de traditionnel. A l'instar de beaucoup de personnes, je jubile. La musique est tout simplement fantastique. Big Time sait tenir un public en éveil. Elle tourne le dos au public, remue son popotin fait monter deux filles de l'assistance sur scène et leur demande d'en faire autant "shake what your mama gave you !". A la pause Je discute avec des Américains de Chicago qui me parlent du festival King Biscuit Time à Helena dans l'Arkansas auquel ils vont tous les ans, puis vais rencontrer John Primer. Big Time Sarah fait plaisir à voir. L'an dernier, lors de sa tournée avec Magic Slim, je me souviens avoir dû l'aider à marcher.

Vino Louden et Nelly Travis au Blue Chicago on Clark

Jocelyn propose à Bernard et moi-même d'aller voir le dernier set de Vino Louden (guitariste de Koko Taylor) et Nelly Travis. Voilà pourquoi je vous disais qu'il y avait deux Blue Chicago tout à l'heure. Sous une même enseigne se situe deux établissements situés sur la même rue. En se faisant apposer un tampon sur la main, nous pouvons aller au deuxième Blue Chicago sans repayer l'entrée. J'avoue avoir envie de rester pour le set suivant de John Primer, mais pourquoi ne pas découvrir ?
Le deuxième Blue Chicago est baptisé "Blue Chicago On Clark". Son adresse est 536 North Clark street (at Ohio). Le décor et l'ambiance sont fort différents de l'établissement précédent, beaucoup plus modernes. A l'image de la musique. Vino Lounden, à la guitare et au chant est un bluesman moderne mais n'interprète là que des standards du blues comme Rock Me Baby. Rapidement, il est rejoint par une jeune chanteuse teinte en blond, Nelly Travis. Là, le répertoire se fait plus soul, notamment. Le public est déchaîné et quatre bonhommes debout devant la scène dansent et chantent bien fort, ce qui a l'air d'amuser et de stimuler les musiciens. Brusquement, une serveuse vient voir Jocelyn et lui demande d'arrêter de prendre des photos. Elle va faire de même avec d'autres personnes de l'assistance. Dès qu'elle tourne le dos, les flashes reprennent, déclenchant l'hilarité de tout le monde. Le concert se termine sur une version de Proud Mary très dynamique. Avant de partir, je tiens à saluer le batteur gaucher que j'ai reconnu. II s'agit de Vernon Carliste que j'ai vu quelques semaines plus tôt à Tournon d'Agenais. Les musiciens me regardent bizarrement lorsque je leur parle d'un Vernon. "Carliste ? Man, everybody knows that guy as Spooky !". Spooky, qui se souvient de moi, parait surpris de me revoir ici. Les rues sont pleines de monde, notamment un resto où une fête semble se terminer. Avant d'arriver au parking, une voiture s'arrête à ma hauteur et une jeune fille, par la vitre, m'appelle et me tend un petit carton blanc promotionnel proposant les services de prostituées à domicile. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer le texte :
"Ready to spark the flames into your lonely and boring life.
Call for the Angel of your dreams.
Limo Service."
Suivent une adresse électronique et deux numéros de téléphone. N'insistez pas, je les garde !!
Hum, le retour à l'hôtel est rapide, tout comme le sommeil qui nous tombe dessus. Demain, nous partirons voir les cimetières.


Romain Pelofi



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