Accueil Chicago Blues Festival Delmark brunch Soirées en clubs Compte rendu du voyage  
  5 et 6 juin | 7 juin | 8 juin | 9 juin | 10 juin | 11 juin | 12 juin | 13 juin |


Lundi 7 juin 2004

L'occasion nous est donnée de goûter au merveilleux petit déjeuner de l'hôtel : une pincée de café dans beaucoup d'eau. La grande inconnue reste la météo que l'on peut consulter sur Weather Channel, la chaîne de la météo américaine en continu. Pour y arriver; il faut zapper les autres chaînes, les infos, les dessins animés, les séries qui voient haut et un épisode d'Urgences. Et ne voilà-t-il pas que le système de détection de fumée de la chambre se met à couiner en expulsant de l'air à intervalles irréguliers mais fréquents ! "PCHIT !!". Les prévisions vues en France n'étaient pas très rassurantes, ce qui semble confirmé à l'écran, qui plus est, à partir des premiers jours du festival. Mais il ne commence que dans trois jours, le 10, et pour l'instant il fait beau. II faut en profiter pour visiter cette ville si importante dans l'histoire du blues.

Visite de Chicago

Direction le Loop, à deux pas. Jocelyn prévient, il faut se procurer le Chicago Reader, le gratuit qui propose en section trois les programmations des clubs.
A peine traversé le pont qui enjambe l'autoroute, Chicago offre le visage que tout le monde lui connaît. Les artères très larges, d'une longueur à n'en plus finir et parfaitement rectilignes. Celles qui traversent la ville dans le sens nord/sud sont d'un parallélisme mathématique et idem pour le sens est/ouest. Le plan de la ville ressemble donc, à l'instar de la plupart des autres grandes villes américaines, à un quadrillage. La circulation est dense et continue qu'elle que soit l'heure. Ainsi, nous voici à pied dans la ville symbole qui fut et qui est le lieu de vie de tant de bluesmen. Difficile à croire tant le spectacle auquel nous assistons en semble éloigné. Des centaines de personnes pressées avancent au pas de course. Leur attitude trahit souvent leur métier, beaucoup travaillent dans les bureaux du centre. Mais nous nous arrêtons à chaque borne de presse, le Chicago Reader est introuvable. Oui, mais c'est pas tout : "quand est-ce qu'on va dans le South Side ?".
Hum, l'architecture, très variée mêle des bâtiments anciens à des tours de verre beaucoup plus récentes. Ceci dit, pour des raisons historiques, tout est moderne. Quelles raisons ? La première est le fameux incendie de 1871. Quelques très rares constructions y ont échappé comme la Water Tower, un ancien château d'eau haut de 46 mètres dont le contraste avec les immenses tours qui l'entourent est plus que curieux. Nous nous rendons vers les clubs du centre pour y trouver la programmation. Au Blue Chicago, d'abord. Ce club est localisé au 736 North Clark street. Enfin, la première partie, car il y en a deux, mais j'y reviendrai plus loin, pour le deuxième jour. Quelle joie de voir un vrai club de blues à Chicago ! Il est fermé et le Soleil se réfléchit sur la vitrine, je joins donc mes mains et me colle dessus pour essayer de voir à travers. L'intérieur ressemble aux descriptions que j'en avais lues. Tant de bluesmen et blueswomen sont passés par là. Même avec un emplacement aussi récent. Car si le club a ouvert en 1985, il déménagea ici en 1991. Tous ces grands noms du blues se trouvent sur la programmation essentiellement constituée d'habitués. Effectivement, je frôle la syncope en lisant les noms des concerts à venir dans la semaine : John Primer, Big Time Sarah, Willie Kent et d'autres. Un seul manque, et pas un des moindres : Johnny B. Moore qui s'y produisait souvent. Son état de santé ne s'améliore donc pas depuis l'an dernier. Et sa non programmation au festival est inquiétante. Dire que je l'attendais !
Tandis que j'essuie ma bave en lisant les noms affichés, un type, apparemment clochard nous arrête. II voit en nous des amateurs de blues ... surtout en Bernard. Oui, je ne vous l'ai pas dit, mais il y a des faits difficiles à expliquer, mais que la réalité dépasse. Presque du surnaturel. La fameuse loi de Murphy : si Bernard ne parle pas anglais, c'est à lui que la plupart des gens s'adressent en premier "Mais d'où venez-vous ?". "De France". Le bonhomme propose alors des concerts à aller voir tel soir à tel endroit "vous devriez aller au concert de John Primer au Legend's, le club de Buddy Guy". Alors que nous tentons de clore la conversation, le type nous annonce que ses précieux conseils n'étaient pas gratuits et qu'il attend ses quatre dollars. "Now guys, give me four bucks for me to buy a sandwich !".

Passage au Jazz Record Mart

Je sens une impatience m'envahir "le South Side ! le South Side !". II reste encore des choses à faire pour des amateurs de blues. L'une d'elle m'est chère : visiter le magasin Delmark -dont le nom officiel est Jazz Record Mart- véritable institution et endroit merveilleux pour tout passionné de blues. Le magasin se situe au 444 de la Wabash Avenue direction Sud. Toujours pas de Chicago Reader en vue.
Le patron du magasin n'est autre que l'omniprésent Bob Koester, fondateur et directeur du label du même nom. On ne rappellera jamais assez l'importance de Delmark Records dans l'histoire du blues. Le catalogue proprement ahurissant comprend des artistes tels que Magic Sam, Junior Wells, Robert Jr Lockwood, Big Joe Williams, Mighty Joe Young, Jimmy Dawkins ... la liste prendrait des pages. Comme le nom du magasin le rappelle, Delmark, c'est aussi beaucoup de jazz, de soul, de gospel et d'autres genres. L'entrée du magasin n'a strictement rien de spectaculaire, mais une fois la porte passée...
Le paradis existe ! La salle principale est immense et tout ressemble à un joyeux capharnaüm, ce qui n'est pas pour déplaire au bordélique que je suis. D'autres pièces à l'arrière présentent des affiches dédicacées et des piles de 78 et 45 tours. Parfois, on a beau être par nature bordélique et indécis, on sait ce que veut, et en l'occurrence, le blues ! J'en cherche donc la section. Un choix démentiel, des posters, des bouquins et de disques du sol au plafond ... de quoi s'y perdre. Soudain, Jocelyn m'appelle "il y a un truc qui va te plaire". II se tient devant une petite vitre dans laquelle repose ce qui a du être une guitare jouable. A côté, repose une petite plaque explicative. Pas possible, ce n'est pas la vraie ?! Je savais que Big Joe Williams et Bob Koester étaient proches. Ça ne supposait pas qu'il fallait s'attendre à tomber sur l'instrument à Big Joe ! Enfin, devant moi cette sacrée neuf cordes, dans l'état abominable que tout le monde lui connaît. Je la fixe dans un moment qui ressemble presque à un recueillement. Cet objet qui fut, des années durant, trimballé par un bluesman fabuleux dont les gros doigts en ont tiré des sons aussi chaotiques que bouleversants : La vision de cette guitare ressuscite certaines images, comme celles de l'American Folk Blues Festival de 1963, où Big Joe passe plus de temps à tourner les clefs qu'à jouer. Tout autour, des milliers de disques attendent. Ils ne sont bien sûr pas tous estampillés "Delmark". Pourtant, il n'est pas possible de camper là. Nous repartons donc, les mains pas vides du tout. Dimanche matin , pour notre dernier jour, sera organisé ici l'annuel "Deimark Brunch", c'est à dire le petit déjeuner-concert en compagnie du patron, Bob Koester, et d'illustres Bliuesmen et blueswomen enregistrant pour le label. On y sera, c'est sûr.
Au moment de franchir la porte, devinez-quoi, Jocelyn remarque ce satané Chicago Reader. Enfin, on le tient celui-là ! Et c'est dans un restaurant que l'on établit la liste des clubs à voir. Ce soir, nous allons tenter le 7313. Je ressens comme une excitation, enfin, nous allons découvrir le South Side !

En attendant, nous poursuivons la visite du Loop, longeons la Chicago River. Si la journée du lendemain s'avère moins brumeuse, nous grimperons à la Sears Tower. En attendant, les immeubles sont tous plus spectaculaires les uns que les autres et la ville est très vivante. Le cycle de démolition/reconstruction fonctionne à plein tube. Mes deux compagnons qui viennent tous les ans n'en finissent pas de découvrir de nouveaux bâtiments et de constater la disparition d'autres.
Après un bref passage à l'hôtel, nous allons manger un morceau dans un restaurant qui s'avère branché puisque particulier. En effet, chacun choisit les ingrédients qu'il désire et une équipe suant derrière des fourneaux s'occupe de les préparer. Une fois de plus, nous chambrons Bernard qui se retrouve devant un plat composé de riz, de poulet et de ... bananes. "Je croyais que c'étaient des morceaux de pommes de terre", nous avouera-t-il alors que nous sommes écroulés de rire. Encore retour à la chambre, histoire de se changer, puis de faire un brin de toilette. Bon, on se fait ce South Side ?

Fred Johnson au 7313

Le 7313 se situe sur Halsted Street, la rue de notre hôtel. Sauf que tout est démesuré. Halsted traverse Chicago du Nord au Sud ce qui, intra muros, représente dans les cinquante kilomètres. Le 7313 se situe au ... 7313 rue Halsted direction Sud. Le plan est quadrillé, ce qui est très clair. Petite explication, attention, on arrête la musique et on se concentre deux minutes. Les numérotations des rues commencent au centre et sont symétriques. Ainsi, il y a deux numéros 20 sur Halsted : un direction Nord et l'autre direction Sud. Idem pour les artères traversant la ville dans le sens Est/Ouest. Si Delmark est situé au 444 N Wabash, cela signifie qu'il est au 444 sur la Wabash direction Nord, d'où le "N" dans l'adresse.
Ajoutons le fait que les deux premiers chiffres correspondent au numéro de la rue ... le 7313 S Halsted St est un club se situant sur Halsted Street entre la 73ème et la 74ème rue. Sachant que l'hôtel est à la première, cela nous fait 72 "blocks" à traverser en ligne droite, ce qui représente de nombreux kilomètres. Ce n'est pas parce que nous habitons la même rue que nous sommes voisins !
La voiture file vers le Sud et s'enfonce dans le South Side. Pas trop tôt, tout de même, nous y voici ! C'est donc ici que tant de bluesmen ont joué et vécu depuis les années vingt. Nous entrons dans une zone noire. Nous nous retrouvons face à quelque chose d'inouï : la ghettoïsation à l'américaine. Lors d'une intersection, vous voyez deux rues ou bien deux routes qui se croisent, tout simplement. Ici, tout change. La sensation est celle d'un franchissement de frontière. Une frontière invisible inscrite dans l'inconscient. Une rue, et les voitures datent des années soixante-dix, la route est dans un état déplorable et pleine de nids de poules. D'ailleurs, le code de la route en vigueur dans l'Illinois, habituellement si bien respecté par des américains empreints d'une discipline toute anglo-saxonne ne s'applique plus. Les bâtiments tirent une bien triste mine. Et surtout, que ce soit à pied ou en voiture, nous ne voyons plus QUE des Noirs. Si les Blancs n'y vivent pas, ils n'y passent pas non plus. Ils prennent l'autoroute. Idem pour les taxis qui, dans leur grande majorité, refusent de s'y rendre. Les bâtiments sont ceux que l'on connaît au travers des photos et des récits sur le blues. En brique, avec des escaliers en bois. Beaucoup de murs peints de dessins naïfs aux couleurs vives, étrangement africains et souvent superbes, tranchent sévèrement avec un environnement morose. Le Chicago de tout à l'heure, celui du centre des affaires et d'une activité économique débordante paraît bien loin. Pourtant, en se retournant, en fixant l'horizon légèrement flou de Halsted vers le Nord, les gratte-ciel sont encore visibles. Une rangée de petits bâtons dominés par une pointe plus haute que tout le reste, la Sears Tower. Ces tours sont pourtant maintenant à des kilomètres, mais bien dans l'axe d'une rue parfaitement rectiligne, elles continuent d'en jeter.
Enfin, nous finissons par arriver dans la zone du club. Après avoir dépassé la 73ème, nous balayons du regard le secteur. Le 7313 était sur la gauche, mais par inadvertance, nous le dépassons. Jocelyn qui conduit entreprend donc un demi-tour pas très réglementaire. Pas de flic, nous n'aurons pas à engager de course poursuite ! Le quartier n'est pas reluisant, comme on dit souvent, "ça craint". Un petit groupe d'hommes se tient devant une porte noire quelconque au-dessus de laquelle les quatre chiffres qui servent de nom au club sont peints ... heu, c'est un détail qui m'a été rappelé par Bernard et Jocelyn, je n'ai pas le souvenir d'avoir vu le nom du club sur la porte. Avouez que jusque-là, je me suis quand même bien débrouillé pour un type qui n'a pris aucune note !
A la porte de la boîte, un type nous fait signe d'attendre. II rentre, parle vraisemblablement avec le patron puis ressort pour nous autoriser à pénétrer. II est encore tôt et les rares clients nous jettent des regards interloqués. Les Blancs ne sont pas légions et nous devons être les seuls à des kilomètres à la ronde. Mais un détail va tout détendre, nous ne sommes pas américains. C'est un fait qui, visiblement, est un atout dans les clubs noirs. Les tensions raciales sont encore à vif dans un pays qui a pratiqué une politique raciste pendant la plus grande partie de son histoire. Cette rancoeur semble s'effacer dans notre cas. Au contraire, ce n'est pas sans une certaine fierté que les patrons et les musiciens reçoivent ces spectateurs dont la présence internationalise l'assistance. A plusieurs reprises dans ce type de clubs, nous serons même annoncés au micro et applaudis.
Car l'une des particularités des établissements exclusivement noirs est le rôle central d'un animateur armé d'un micro, généralement le patron. Avec un langage typique de la communauté, cet argot, ces tournures et ce rythme captivant, le "maître de cérémonie" présente les musiciens, annonce les évènements à venir, invite à se détendre, à consommer ... Ils sont généralement de grands bavards, pouvant ne pratiquement pas lâcher le micro pendant la pause entre deux sets.
Au 7313, le patron est Fred Johnson. II nous accueille dans ce qu'il appelle, et à juste titre, son "juke-joint". En effet, minuscule, la salle est dans un piètre état. Des parties entières du plafond sont tombées, révélant des trous béants. Les murs ne sont guère plus présentables. Tout concourt à rappeler un juke-joint sudiste, y compris la clientèle, composée d'habitués dont beaucoup de membres semblent fixer le vague.
Pour boisson, mes deux amis demandent un Coca. Erreur !! Johnson et la barmaid les regardent comme s'ils venaient de sortir une énormité. Ils se verront offrir ce qui ressemble à un jus d'orange. Jocelyn et Bernard considèrent le liquide avec méfiance. Je me penche vers Fred Johnson et lui dis "ils ont peur que vous les empoisonniez". II éclate de rire, les musiciens commencent à s'installer. Un homme qui semble assez âgé, édenté mais l'oeil vif et coquin vient me serrer la main "I used to be a drummer". II s'éloigne aussitôt pour rejoindre la batterie. Le bassiste, de petite taille, a de longs cheveux décrêpés. Le claviériste, lui aussi d'un certain âge, porte un chapeau, et ses yeux, presque bridés sont constamment mis-clos. II jouera uniquement avec un son d'orgue Hammond et ne plaquera que des accords, ce qui est magnifique sur les blues lents. Le plus jeune est de loin le guitariste qui se présentera à moi comme étant "Andrew". Jocelyn fait remarquer qu'il est encore relativement tôt, et qu'ils se mettent vite à jouer à cause de notre présence. Ça démarre.
Que des standards vont être joués "Everyday I Have The Blues", "Rock Me Baby", "The Thrill Is Gone" et bien d'autres. Ce moment, intense justifie déjà à lui seul le voyage. La musique, d'abord, est bouleversante. Chaque musicien est formidable. Le batteur qui n'arrête pas de faire le clown, de discuter, de se lever, de gueuler, a un sens du rythme stupéfiant : sur les morceaux lents, il joue en arrière comme très peu savent le faire. Un peu comme Willie "Big Eyes" Smith, le légendaire batteur de Muddy que nous rencontrerons plus loin dans notre périple. Andrew, à la guitare et au chant est formidable. Chanteur complètement investi, il semble vivre les textes et transpire. En tant que guitariste, il est à classer parmi les grands. Une bonne technique et un feeling à coller des frissons à un sourd. Dans une lignée West Side sound, avec un jeu flamboyant. Il se déplace dans le public, s'arrête devant les spectateurs comme s'il leur dédiait ses notes. Les moments les plus impressionnants sont les blues lents. Le chant et les soli prennent une ampleur particulière. Andrew chante de toutes ses forces, parfois les bras en croix comme pour mieux se dégager, et ses interventions guitaristiques y sont particulièrement fortes. II se place au centre du club, s'accroupit, fait semblant de se masturber en faisant couiner l'instrument entre ses jambes, grimace de douleur ou de concentration. Le cuistot du club, chemise rose et casquette vissée sur la tête n'en finit pas de danser autour des musiciens, de chanter et de venir me parler. Andrew cède sa place à un type habillé en survêtement blanc et portant un chapeau. Ce nouvel invité sort une Flying V qu'il joue ... en gaucher avant de se lancer dans ... Crosscut Saw, un morceau qu'avait bien sûr repris Albert King. Pendant ses soli, Andrew l'encourage "come on, boy ! Yeah !". La musique est excellente, nous nous régalons de ces instants que nous savons bien ne jamais oublier. L'heure de la pause arrive. La barmaid apprend par téléphone que trois navettes de touristes encadrés vont débarquer d'un moment à l'autre. Un véritable événement dans ce lieu où il n'y a jamais de touristes. Pour mes amis et moi-même, ce n'est pas forcément une bonne nouvelle.
Nous craignions une perte d'authenticité. La femme s'approche de Fred Johnson : "trois bus de touristes vont arriver dans quelques minutes !". Fred qui s'était assoupi ouvre les yeux :" Quoi ?". "Je te disais que trois bus vont arriver dans quelques minutes !". "Hein ?". "TROIS BUS VONT ARRIVER DANS QUELQUES MINUTES !!". Fred a visiblement du mal à se réveiller "Des bus dans trois minutes". Je ne peux pas me retenir d'exploser de rire. La femme, elle, s'énerve. A l'aide d'un serveur elle répète une nouvelle fois la nouvelle à Fred Johnson, en lui indiquant le chiffre "trois" avec les doigts. Enfin il comprend et la nouvelle semble le motiver. Les musiciens attendent les fameuses navettes en question pour démarrer. Nous en profitons pour faire connaissance avec les musiciens. Ils sont tous d'une extrême gentillesse et aiment plaisanter. Décidément, je me sens bien ici. Je crains juste l'arrivée de ces touristes dans un endroit où on ne les attend pas. Bernard part voir le juke-box placé contre un mur près de l'entrée. II se fait attraper par un type qui commence à lui parler. Mais Bernard n'a toujours pas appris l'anglais entre-temps. Le bonhomme prétextait l'envie d'une chanson pour lui demander de l'argent ! Le club commence à se remplir. II ne s'agit visiblement que d'habitués, des gens du coin. Au bout d'un long moment, six ou sept Blancs entrent dans la salle avec un guide. Voilà les trois cars : pas plus de sept personnes ! J'avoue avoir été rassuré. Ces nouveaux arrivés sont visiblement mal à l'aise dans ce cadre. Ils hésitent à entrer, l'oeil inquiet, et ne savent pas où se mettre.
L'orchestre reprend les mêmes morceaux. L'employé à la chemise rose, assis à côté de moi, chante, se lève, jusqu'à ce qu'un touriste lui face un signe. L'homme lui demande de confectionner un hamburger. Le cuisinier s'exécute et va dans la cuisine, qui n'a pas de porte, juste à côté de la scène. II commence à faire ses hamburgers, s'arrête pour écouter la musique et danser, se remet à sa tâche, l'abandonne de nouveau pour aller pisser, retourne à sa cuisine pour terminer la commande du client sans s'être lavé les mains ! ... Trois plombes plus tard, le client est servi. Fred Johnson, le patron, prend le micro pour chanter. II entame Hoochie Coochie Man. II semble particulièrement crevé et ne montre pas beaucoup de conviction. Andrew prend un solo de guitare au cours duquel Fred s'endort ! Le batteur, déchaîné fait signe qu'il veut aller aux toilettes et s'arrête. Un type bien enveloppé se lève dans l'assistance pour le remplacer. Les musiciens entament alors un autre morceau. Entendant depuis les toilettes que quelqu'un a pris la place, le vieux batteur sort des chiottes et se jette sur celui qui s'est assis à ses fûts "kick your bad ass out of here !". L'autre, bien que plus volumineux et lourd de nombreux kilos n'insiste pas et s'en va. Pendant ce temps, le morceau a continué et les musiciens ne se sont pas arrêtés ! L'ambiance monte, le batteur commence à délirer. II joue debout, danse, rigole ... sans jamais se planter. Alors que pour bien des batteurs le jeu en arrière du temps demande une grande concentration, le gus que voici joue en permanence à la limite de la rupture tout en discutant avec le cuistot ou en faisant le clown. Une ambiance fantastique se crée grâce à tout ce spectacle. Seul le bassiste semble s'agacer. II commence à tourner le dos au public, puis sort par la cour arrière, sous le panneau "exit". II joue maintenant depuis l'extérieur, invisible. Le câble le reliant à son ampli passe par la porte et rentre dans le club ! Un homme entre et fait signe. II vient récupérer les touristes qui ne seront pas restés longtemps. Sans conteste l'un des instants les plus intenses que j'ai jamais vécus et je n'ai vraiment pas envie de partir. Pourtant, à la pause, mes amis manifestent le désir d'aller à l'Arti's, le club de Billy Branch dans lequel il doit justement se produire ce soir. Après avoir salué les musiciens, fait l'accolade à Andrew, remercié le patron, le cuistot et la barmaid et dit au revoir à tout le monde, c'est complètement assommé par ce que je viens de vivre que je sors. La nuit est bien tombée, il est aux alentours de minuit. Le décor de cette rue rappelle que nous sommes bien au coeur du South Side. Je réalise alors que j'ai oublié des affaires dans le club. Ce n'est pas pour me déplaire, voilà un bon prétexte pour y retourner quelques secondes, histoire de bien fixer le lieu et les visages dans ma mémoire. Andrew en profite pour me présenter à une copine. Mais il faut partir !

Billy Branch and guests au Artis's

L'Artis's se situe au 1249 East 87th Street, donc au niveau de la 87ème, encore plus au Sud. Nous nous enfonçons encore davantage dans le South Side. Le club, un bloc de briques peintes, dispose d'un parking qui nous est pratique. L'intérieur contraste sévèrement avec le 7313 dans lequel nous nous délections quelques minutes plus tôt à peine. Ici, si le décor est plus moderne, c'est surtout la grande taille qui impressionne. La pièce, rectangulaire, semble bâtie autour du bar ovale situé en plein milieu. La scène, située à proximité de l'entrée, est placée contre la vitre principale, ce qui la rend parfaitement visible depuis la rue. Ce grand club est bondé, peut-être une centaine de personnes. Nous sommes à nouveau; avec le saxophoniste et un couple, les seuls Blancs. Pendant la pause, Billy Branch nous remarque et vient nous saluer. A la reprise, il annoncera au micro "we have French people in the house tonight !". L'orchestre démarre un morceau dansant et énergique qui oblige l'assistance à cesser les conversations. Comme toujours dans ce type de club, il faut un animateur. Ici, il s'agit du batteur, équipé d'un micro fixé sur un pied horizontal pivotant. II s'exprime dans une langue très rapide et rythmé, ce qui a pour effet immédiat de chauffer le public. Rapidement, une cohorte d'invités s'emparent du micro. Le bassiste Bob Stroger vient chanter. Cet extraordinaire musicien légendaire que j'avais vu moins d'un an avant à Cognac pour accompagner Snooky Pryor semble s'amuser et chante magistralement. II laisse la place à Dolores Scott, une chanteuse que je ne connaissais pas mais qui n'est pas dénuée de charme et se montre surpuissante. Vêtue d'une robe marron, d'un chapeau de paille, de bijoux bien mis en avant et le visage très expressif, elle remporte un beau succès auprès du public. C'est alors que Jocelyn fait signe de regarder vers le fond de la salle. Phil Guy s'y trouve en train de discuter. Malgré les appels de Billy Branch, il refuse de rejoindre l'orchestre. Finalement, il se décide à chanter, mais ne jouera pas de guitare.
Tré, le fils de L.V. Banks apparaît et monte sur scène. Doué d'un grand sens du spectacle, il chante et joue son blues moderne plein d'inventivité, de bon goût et de feeling. Il est fantastique. Avant de conclure par un instrumental, Billy Branch invite une jeune chanteuse guitariste blanche qui se trouvait dans les parages. Elle aussi va se révéler très bonne, formidablement bien entourée. La soirée s'achève, il est temps de rentrer à l'hôtel récupérer un peu de sommeil mérité. La tête remplie de ces moments fantastiques, je sens que le sommeil ne va pas venir tout seul. Je me sens bien et heureux. Après avoir assisté à des moments aussi intenses et merveilleux, tout va changer et les concerts en France me paraîtront sans doute bien fades et aseptisés. Avec cette seule soirée, le voyage est déjà amorti !


Romain Pelofi



Cliquez pour visiter la route du blues !